Séismes, histoire d'un cataclysme politique

Représentation du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 (1883). ©Getty - Duncan1890
Représentation du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 (1883). ©Getty - Duncan1890
Représentation du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 (1883). ©Getty - Duncan1890
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Depuis lundi, le nombre de morts provoqués par le séisme en Turquie et en Syrie ne cesse d’augmenter.Au-delà du désastre humain, met en lumière les équilibres régionaux et diplomatiques qui s’articulent autour de l’acheminement de l’aide humanitaire. L'occasion de remonter à la source...

Depuis lundi, le nombre de morts provoqués par le séisme en Turquie et en Syrie ne cesse d’augmenter. Le bilan dépasse désormais les 23 000 morts et ce séisme, au-delà du désastre humain, met en lumière les équilibres régionaux et diplomatiques qui s’articulent autour de l’acheminement de l’aide humanitaire. Alors que le chef de l’Etat turc, Recep Tayyib Erdogan accepte, à quelques mois des élections, l’aide de ses adversaires géopolitiques que sont la Grèce et Israël, Bachar al Assad, en Syrie, refuse l’aide de cette dernière mais reçoit les convois d’aides russes ou algériens. “Secousses sismiques, répliques géopolitiques” titre la Carte du Monde dont vous parlerez tout à l’heure avec Delphine Papin, une occasion de remonter à la source.

Et notre source se trouve à Lisbonne, qui tremble et s’effondre en 1755. Séisme et Tsunami, plus de trente mille morts. A Genève puis à Paris, Voltaire fait de l'événement tellurique un événement intellectuel, lorsqu’il publie son Poème sur le désastre de Lisbonne. 234 vers et autant d’arguments pour réfuter la logique de l’Inquisition portugaise et du châtiment divin. Non, tout n’est pas bien explique Voltaire, tout n’est pas la volonté de dieu affirme le philosophe des Lumières :

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Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :

« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »

Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants

Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices

Que Londres, que Paris, plongés dans les délices :

La nature ne fournit aucune explication à nos souffrances, conclut Voltaire en alexandrins, nous devons accepter le règne de la raison.

Autre continent, autre Séisme, San Francisco en 1906

La ville de la ruée vers l’or a tremblé elle aussi. Mais pas d'interprétation morale cette fois-ci, enfin quoique certaines voix dénoncent l’hubris de la recherche effrênée du métal jaune. La veille, le ténor italien Enrico Caruso, super-star de l'époque, chante Carmen à l'Opéra qui s’est effondré, tout comme son hôtel et le consulat de France. Mais c’est surtout le gigantesque incendie qui ravage la ville suite au tremblement de terre qui marque les esprits. Et qui nourrit les critiques. L’opinion publique accuse la mairie de ne pas avoir su répondre à temps aux flammes qui ont rongé tout le centre ville.

Dans le figaro d’alors, un journaliste insiste : “on se serait très probablement rendu maître du feu le premier jour”. Un siècle plus tard, la faille de San Andreas, à l’origine du séisme, continue de nourrir l’imaginaire californien qui attend depuis 1906 “le Big One”, le grand séisme qui emporterait tout sur son passage. Et certain d’avancer que l’esprit d’innovation et d’entreprise de la Silicon Valley ne saurait s’expliquer autrement que par un instinct de survie face à l’attente de cette apocalypse.

Les tremblements de terre, par leur nature arbitraire et imprévisible, façonnent les imaginaires politiques. On projette ainsi sur le séisme d'Orléansville dans l’Algérie encore française de l'automne 54 les remous qui sommeillent dans la société Algérienne. Un exemple est plus frappant encore.

En décembre 1988, alors que l’Arménie et l'Azerbaïdjan s’enlisent déjà dans le conflit pour le contrôle du haut Karabagh, la terre bouge à nouveau. Le tremblement de terre, qui fait plus de 25 000 morts, s’insère alors dans un mille-feuille d’imbrications politiques. 
Dans l’esprit de transparence de la Glasnost engagée par Gorbatchev, le secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique annule son voyage aux Etats Unis pour se rendre sur place et réconforter les victimes. Il invite les médias à venir en Arménie et donne, à son insu, une publicité inouïe à la décrépitude du système soviétique. Mais le tremblement de terre secoue aussi la France. Et l’Arménien - français Charles Aznavour, dans un élan médiatique et affectif, réunit 88 artistes pour soutenir le pays en deuil. Johnny Hallyday, Jane Birkin Francis Lalanne Eddy Mitchell Vanessa Paradis Mireille Matthieu Gilbert Montagné ou Renaud, tout le monde y participe, et ça donne ça :

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Nous y voilà, de Voltaire à Aznavour jusqu’au drame humanitaire qui sévit aujourd'hui en Turquie et en Syrie, les séismes sont toujours, aussi, des cataclysmes politiques.

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