André Wilms (1947-2022)
André Wilms (1947-2022) ©Getty - Eric Fougere/VIP Images/Corbis
André Wilms (1947-2022) ©Getty - Eric Fougere/VIP Images/Corbis
André Wilms (1947-2022) ©Getty - Eric Fougere/VIP Images/Corbis
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Dans ce quatrième volet d'entretien consacré au motif de la haine, André Wilms feuillette au micro de Martin Quenehen les pages de son catalogue de détestations. Au premier rang desquelles l'Alsace, la culture du consensus, la vulgarité... et ceux qui malmènent la langue française.

Né à Strasbourg en 1947, André Wilms a fui l'Alsace à 17 ans. Et c'est le théâtre qui l'y a ramené, presque "malgré lui". Si non sans provocation, l'acteur expliquait qu'il avait fait le choix de vivre en Bretagne, l'endroit situé "le plus loin possible de l'Alsace" et confiait volontiers sa détestation des maisons à colombages et des géraniums, il célébrait pourtant la capacité de ce territoire à avoir engendré des personnalités excentriques : "En Alsace, comme sous tous les endroits très conventionnels où règne une forme d'oppression, se cachent des gens assez étonnants. Des caractères outranciers, des fous, des excentriques. L’étouffoir social est tellement grand que cela fait naître des personnages étonnants ou démesurés comme le dessinateur Tomi Ungerer, le chef d’orchestre Ernest Bour ou encore ceux qui ont accompagné les débuts du mouvement situationniste dans les années 1960."

L'Alsace, unique objet de mon ressentiment...

Interrogé par Martin Quenehen sur la notion de haine, André Wilms évoque en tout premier lieu son sentiment vis-à-vis de sa région natale : "J’avais une haine profonde pour l’Alsace. Une haine née du fait de savoir que ses parents n’ont pas été des résistants. C'est un territoire qui a souvent été pacifié, les gens qu’on a pacifiés courbent l’échine, parce qu’on leur a tellement tapé dessus. On devient un peu des rampants. J’avais la haine aussi de savoir que je viens de la seule région en France où il y a eu un camp de concentration, le Struthof près de Schirmeck. C’est lourd à porter sur les épaules. Cette haine m’a amené dans ma jeunesse à être contre. Avec mes camarades, on détestait nos parents, on était contre tout, y compris contre nous-mêmes. On était pour un théâtre qui divise, on ne voulait surtout pas faire l’unanimité. Aujourd’hui ce qui pourrait encore susciter ma haine par moments c’est que tout le monde est pour. On est entré dans l’ère d’une gigantesque consensualité."

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Comédien, une "profession délirante" au sens de Paul Valéry ?

Après avoir évoqué ses pères de substitution rencontrés grâce au théâtre comme Heiner Müller ou  Klaus Michael Grüber, lui l'enfant né de père inconnu, André Wilms en vient à parler de la haine de soi. Persuadé que l'homme est capable de tout, et que "le vernis civilisationnel n'est qu'une mince pellicule qui ne demande qu'à craquer", il s'avouait terrifié par cette perspective. Et confiait que même au théâtre, il fallait faire attention à ne pas ouvrir cette boîte de Pandore et de pas laisser se fissurer cette "pellicule de civilisation qui nous recouvre".

Au moment de clore ce 4e volet d'entretien, André Wilms confiait sa vision du métier d'acteur : "Pour moi être acteur, ça peut se résumer par la chanson de Dutronc "J’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie". Parce que si ce métier t’accompagne trop, tu deviens fou. Il faut tricher un peu, c’est pas un métier pur, c’est un métier un peu sale. Mais le plus difficile est de sortir du piège du 'tiroir à sentiments'. C’est Alain Cavalier qui constatait à regret qu’un acteur était comme "un tiroir à sentiments". C’est d'ailleurs à ça qu’on reconnaît les grands metteurs en scène, c’est qu’ils sont capables de vous faire sortir de ça. Il faut essayer de renaître à chaque fois, donner à entendre les sentiments comme pour si c’était la première fois. C’est ce que j’ai connu avec Klaus Michael Grüber. Mais la plupart du temps, c’est impossible parce que sinon on arrête de faire du théâtre. En fait, c’est pareil dans la vie. On devrait enlever les tiroirs à sentiments."

  • Un entretien conduit par Martin Quenehen
  • Réalisation : Julie Beressi
  • Prise de son : Olivier Leroux
  • Collaboration : Claire Poinsignon