L'historien Zeev Sternhell chez lui à Jérusalem en 2015
L'historien Zeev Sternhell chez lui à Jérusalem en 2015 ©AFP - HOMAS COEX / AFP
L'historien Zeev Sternhell chez lui à Jérusalem en 2015 ©AFP - HOMAS COEX / AFP
L'historien Zeev Sternhell chez lui à Jérusalem en 2015 ©AFP - HOMAS COEX / AFP
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De sa thèse de science politique soutenue en 1972 et consacrée à l'écrivain Maurice Barrès jusqu'à ses ouvrages plus récents, Zev Sternhell n'a cessé de remonter aux sources du nationalisme, et à la façon dont la haine de la démocratie libérale a pris forme en France, patrie des droits de l'homme.

Avec
  • Zeev Sternhell historien des idées, professeur émérite à l'université de Jérusalem, spécialiste de l'histoire du fascisme

A 16 ans, Zeev Sternhell a déjà connu l’expérience de la guerre, vu sa famille disparaître dans le désastre, vécu deux occupations de sa Galicie natale, celle du nazisme à partir de 1939 et celle du stalinisme à partir de 1945. Après s’être réfugié en France dans la famille de sa mère entre 1946 et 1951 où il apprend le français au lycée d’Avignon, Zeev Sternhell rejoint le nouvel état d’Israël. Pour cet orphelin depuis la guerre, c’est la découverte d’une nouvelle patrie, après la Pologne et la France, et l’apprentissage d’une nouvelle langue, une de plus.

Les années 50 en Israël : un nouveau départ

Mobilisé en 1954 pour son service militaire au sein de la prestigieuse brigade d'infanterie Golani de l'armée israélienne, combattant notamment lors de la campagne du Sinaï en 1956, Zeev Sternhell revient sur sa perception de sa patrie d'adoption à son arrivée.

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L’essentiel pour nous c’était d’oublier et de tout recommencer. Il fallait dès l’arrivée cesser de parler sa langue et apprendre l’hébreu. J’ai appris l’hébreu en quelques mois. On s’intégrait culturellement immédiatement, on ne parlait jamais du passé. Jamais jamais jamais. Avec les garçons et des filles avec lesquels j’ai vécu près de deux ans au sein de l’institution Alyah des jeunes à mon arrivée en 1951, on ne parlait jamais de notre passé. C’était un phénomène général en Israël. Ma génération ne voulait pas se souvenir de la guerre, voulait faire disparaître cette expérience. Pour moi comme pour d’autres, il a fallu à peu près 50 ans pour qu’on accepte de faire remonter à la surface ces années-là. A cette époque, l’idée dominante était "la vieille génération est perdue, les jeunes on en fera autre chose". Les jeunes sont du matériel malléable, ils seront des Israéliens, les vieux sont perdus. Les vieux en souffraient parce qu’ils avaient l’impression qu’ils ne servaient à rien, que le pays n’existait que pour les jeunes. Pour nous, à un âge où tout est possible, où on n’a peur de rien, où on ne souffre pas de cette problématique de déracinement et d’enracinement, c’était beaucoup plus facile.

Les années 60 à Paris : Barrès et le nationalisme français

Après ses études d'histoire et de science politique à l'université hébraïque de Jérusalem, Zeev Sternhell forme le projet de revenir à Paris pour poursuivre ses études à Sciences Po. Il revient sur la genèse de son désir de travailler sur Maurice Barrès, journaliste devenu le chantre du nationalisme qui lui vaudra, après la Grande Guerre, le surnom de "rossignol des carnages" décerné par Romain Rolland, et écrivain oublié, refoulé de la culture française, auquel il consacrera sa thèse, soutenue en 1972.

J'avais découvert Barrès un peu par hasard à Jérusalem. J’avais lu un article de Jean Touchard qui allait devenir mon directeur de thèse. A mon arrivée à Sciences Po, avec mon culot de jeune homme, je suis allé lui proposer un sujet qui allait à l’encontre de tout ce qu’il avait écrit. Au lieu de me mettre à la porte en me lançant sa chaussure, il m’a répondu que la question méritait d’être creusée. Touchard voyait dans Barrès l’enfant blessé qui avait vu les troupes prussiennes entrer dans sa ville de province et interprétait son nationalisme comme une réaction contre cette blessure profonde qui va le marquer toute sa vie, et la perte de l'Alsace et la Lorraine. Or moi j’avais trouvé dans Barrès tout à fait autre chose : le sens du relatif, la révolte non pas d’un enfant blessé mais celle d’un jeune intellectuel contre ce que j’appellerais plus tard la tradition des Lumières. J’avais senti qu’il y avait là un phénomène beaucoup plus profond, il n’était pas seulement le chantre du nationalisme, mais il manifestait un refus des valeurs universelles, l’idée qu’il existait une vérité française, une vérité allemande, une vérité juive, et qu’il n’y avait pas une justice mais plusieurs. J’ai senti qu’il y avait chez Barrès le germe de quelque chose qui allait exploser trente années plus tard. 

Pour Zeev Sternhell, c’est dans l'œuvre de Maurice Barrès que se niche la haine de la démocratie libérale, l’œuf des serpents qui étireront leurs anneaux quelques décennies plus tard, au sein des fascismes des années trente. Et par conséquent dans la France des droits de l’homme que sont apparues une partie du corpus idéologique du fascisme. Pour l'historien, qui a entrepris dès les années 1970 de découvrir le moment des idées où l’incubation nationaliste a pris forme, l'origine du mal n'est pas à chercher dans la nature humaine, mais dans l’histoire des idées.

Remerciements à Annette Becker, Fabrice Bouthillon, Philippe Salvadori.

Equipe technique

Réalisation : Anne-Pascale Desvignes
Prise de son : Eric Girard
Avec la collaboration de Claire Poinsignon et Sandrine Boniack