Portrait du philosophe Jacques Rancière chez lui en 1999.
Portrait du philosophe Jacques Rancière chez lui en 1999. ©Getty - Louis MONIER/Gamma-Rapho
Portrait du philosophe Jacques Rancière chez lui en 1999. ©Getty - Louis MONIER/Gamma-Rapho
Portrait du philosophe Jacques Rancière chez lui en 1999. ©Getty - Louis MONIER/Gamma-Rapho
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Deuxième entretien avec Jacques Rancière qui a trouvé dans ses lectures de Tite-Live et de Joseph Jacotot l'outil capable de transformer les rapports maître-esclave. Le philosophe souligne l'importance extrême de la parole des dominés pour accéder à un ordre social plus égalitaire.

Avec
  • Jacques Rancière philosophe, professeur émérite à l'Université de Paris VIII (Saint-Denis)

Pour ce deuxième entretien d'"A voix nue", Jacques Rancière, en partant d'un événement historique, à savoir la sécession des plébéiens sur l'Aventin en 494 av. J.-C. rapportée par l'historien Tite-Live et réinterprétée au XIXe siècle par un autre historien, Pierre-Simon Ballanche, Jacques Rancière nous livre à la fois un cours d'histoire et une leçon de justice sociale à travers ce qu'il nomme le partage du sensible. "Ce que fait Tite-Live, justement, ce n'est pas simplement raconter un épisode de l'histoire romaine, mais c'est aussi proposer une certaine fable sur l'organisation sociale." De quoi s'agit-il ? Les plébéiens refusent de travailler pour des praticiens qui ne les traitent pas bien et c'est tout l'ordre social qui surgit à travers le droit à la parole : "Il y a un privilège de l'explication qui est le privilège des gens qui vivent dans l'ordre du langage, dans l'ordre symbolique, sur les gens qui vivent simplement dans l'ordre de la matérialité. Or c'est ça, en un sens, le partage du sensible, le partage des conditions, comme une espèce de distribution de ce que les gens peuvent et ne peuvent pas faire."

Ce qui est intéressant, c'est qu'au fond, tout se joue sur une question fondamentale, une question qu'on retrouve dans toutes les manifestations politiques partout, il y a des gens qui sortent dans la rue, ne serait-ce que pour crier des slogans : Est-ce-que ce sont des gens qui parlent ou des gens qui font du bruit ?  

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Cette qualité d'être parlant, Jacques Rancière la confronte à la situation du maître et de l'esclave. "Au fond, toute la dialectique de la domination consiste à utiliser l'égalité. Il faut bien l'égalité , il faut bien que l'inférieur comprenne, que l'élève comprenne, que l'esclave obéisse. Il n'y a pas d'obéissance, s'il n'y a pas ce minimum d'égalité qui fait que celui qui reçoit l'ordre comprend l'ordre et comprend qu'il faut lui obéir, c'est-à-dire qu'il raisonne en plus." Il en vient alors à expliciter ce qu'il entend par le partage du sensible, une notion qui brise le schéma de la division sociale, de celle du travail où les dominés ne comprennent pas leur situation d'exploités, ou la "comprennent de travers". Jacques Rancière, lui, prend de la distance avec cette vision traditionnelle de la méconnaissance des gens face à un monde des possibles enfin rendu accessible.

Deuxième temps fort de cet entretien, la révélation pour le philosophe que fut la découverte des écrits de Joseph Jacotot, pédagogue des années 1820 et 1830. Ce professeur a mis en lumière dans une véritable pensée de l'égalité que ce qui compte avant tout dans l'enseignement, ce n'est pas le savoir du maître mais la prise de conscience par l'élève de sa capacité d'apprendre. C'est le sujet du livre de Jacques Rancière, Le Maître ignorant, "il faut séparer l'institution d'une contrainte - il faut bien que la personne avance - il faut séparer cela de l'idée d'une hiérarchie du savoir."

Je crois que c'est quelque chose de très important, au fond, de séparer l'autorité du maître, de l'autorité de la hiérarchie, parce que tout l'ordre social, justement, suppose une espèce de conjonction entre les deux. [...] Du même coup, l'école devient une espèce, je dirais, de légitimation de la société, à savoir, il y a ceux qui sont en bas et qui sont ignorants, et puis il y a ceux qui sont en haut et qui sont, comme on le sait, des savants...

Le philosophe conclut sur la question essentielle dans toute instruction de l'attention : "Qu'est ce qu'il y a dans l'attention? Il y a l'idée qu'un être parlant s'adresse à un autre être parlant sous le signe de l'égalité. [...] L'attention, c'est le fait de croire en la capacité de l'autre et de croire que la capacité de l'autre est fondamentalement de même nature que votre capacité à vous.__"

Par Michel Vignard, une réalisation d'Isabelle Yhuel. Avec la collaboration de Claire Poinsignon.

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