Jacques Rancière
Jacques Rancière ©Radio France
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Ce quatrième temps avec le philosophe Jacques Rancière est consacré à la question esthétique et plus particulièrement à la priorité donnée à la littérature.

Avec
  • Jacques Rancière philosophe, professeur émérite à l'Université de Paris VIII (Saint-Denis)

Dans ce quatrième entretien, Jacques Rancière développe son idée de l'existence d'un lien crucial entre littérature et démocratie. Il voit dans la littérature un art de la parole et une grande partie de son travail a constitué à réfléchir sur ce qu'est "être un être parlant" par rapport à un ordre social qui ne cesse d'interpréter la parole et son statut. A partir de l'expression de Platon qui dit que l'écriture est une "peinture muette", Jacques Rancière en a raccourci l'idée en créant l'oxymore "parole muette" pour définir la littérature. Au contraire de Platon qui voit la littérature comme "une parole orpheline", sans maître pour l'accompagner, le philosophe de l'esthétique y voit "l'instrument d'un pouvoir des incompétents" et c'est ainsi qu'il met en lumière un "lien très fort entre écriture et démocratie". Il s'en explique : "L'écriture est la manière à travers laquelle des gens qui en principe ne sont pas destinés à la politique, à s'occuper de la communauté, entrent dans l'univers d'une parole qui n'est plus celle de la voix animale qui exprime, mais qui est celle de la parole qui rend apte à participer au commun, à délibérer sur le juste et l'injuste."

On peut dire que l'animal politique moderne, l'animal démocratique est un animal qui justement montre qu'il parle alors qu'on voudrait simplement qu'il ne soit qu'une voix.

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Puis Jacques Rancière raconte comment on est passé des Belles Lettres à la littérature au mi-temps du XIXe siècle. Les Belles Lettres correspondaient à "un univers brillamment construit autour d'un système de convenances", en lien avec "un ordre hiérarchique du monde". La littérature, au contraire, "c'est la destruction de cet ordre hiérarchique". Il s'attarde sur Gustave Flaubert et l'importance qu'il donne au style en tant que "manière absolue de voir les choses" et non en tant que simple "enjolivement".

Le fameux "Madame Bovary, c'est moi", ce n'est pas une histoire d'identité entre deux caractères. C'est véritablement qu'au fond, l'écriture est quelque chose comme un devenir autre, comme un devenir impersonnel. Il faut que Madame Bovary en un sens devienne Flaubert, que Flaubert devienne Madame Bovary. Mais devenir Madame Bovary ne veut pas dire s'identifier à quelqu'un, ça veut dire atteindre cette espèce d'impersonnalité du point où l'auteur a entièrement disparu en construisant le tissu sensible qui est comme la matrice même du roman.

Par Michel Vignard, une réalisation d'Isabelle Yhuel. Avec la collaboration de Claire Poinsignon.

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