Jean Delumeau, en avril 2011.
Jean Delumeau, en avril 2011.
Jean Delumeau, en avril 2011. ©Maxppp - Philippe RENAULT
Jean Delumeau, en avril 2011. ©Maxppp - Philippe RENAULT
Jean Delumeau, en avril 2011. ©Maxppp - Philippe RENAULT
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Résumé

Frilosités et archaïsmes de l'Eglise, procès fait par certains au christianisme: au fil de ses entretiens avec Michel Cool, Jean Delumeau, catholique lucide, s'exprime sur ces sujets avec la liberté, la sensibilité et la simplicité qui sont les qualités reconnues de ce grand historien des religions.

avec :

Jean Delumeau (Historien).

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Jean Delumeau est l'un des historiens français les plus connus de notre temps. Ses livres, qui allient érudition et clarté, ont été traduits, pour certains, dans une douzaine de langues. 

  • Né à Nantes en 1923, Jean Delumeau fait une brillante carrière de professeur de lycée, de khâgne et d'université, avant d'entrer au Collège de France en 1975, comme titulaire de la Chaire d'histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne. S'inspirant de ses maîtres, en particulier Marc Bloch et Fernand Braudel, Jean Delumeau s'attelle dans ses ouvrages à explorer, dans le temps et dans l'espace, la vie quotidienne de nos prédécesseurs en Occident. Il s'intéresse surtout aux évolutions de leurs manières de penser et de croire et les relate avec un art du récit qui plaît à un grand public friand d'histoire. Il excelle ainsi dans la pratique de la double écriture du texte et des notes qui ravit à la fois les néophytes et les érudits. 
  • L'oeuvre de Jean Delumeau est dominée par deux sujets qui n'avaient pas été traités jusque-là : le sentiment de peur et la quête d'espérance de nos ancêtres européens. En 1983, il hésite à publier son plus gros livre, Le Péché et la peur  : il est effrayé par la perspective d'éditer des documents qui donnent l'image noire d'un christianisme excessivement culpabilisant. Le livre est non seulement un succès de librairie, mais il opère comme une « thérapie » sur beaucoup de chrétiens, clercs et laïcs, qui avaient été élevés dans un climat de « peur de Dieu ». Il publie en 1992, le premier volume de son triptyque intitulé Une Histoire du Paradis. Il montre comment on est passé de la nostalgie du jardin d'Eden à l'espérance d'un nouveau paradis terrestre et comment cette espérance s'est laïcisée pour donner naissance à la notion moderne de progrès. 
  • Catholique fidèle et lucide, Jean Delumeau se montre vigilant tant sur les frilosités et les archaïsmes de son Eglise que sur le procès fait au christianisme par certaines élites intellectuelles qui ont tort, selon lui, de ne le juger qu'à l'aune de son passif. Il s'apprête à publier une biographie de Tommaso Campanella, un moine dominicain italien du 17e siècle, qui s'illustra notamment en s'élevant contre la scolastique. Durant ses entretiens avec Michel Cool, Jean Delumeau s'est exprimé sur tous ces sujets avec la liberté, la sensibilité et la simplicité qui sont les qualités reconnues de ce grand historien.

A voix nue Jean Delumeau (1/5) : des enracinements multiples

28 min

Dans ce premier épisode, Jean Delumeau rappelle ses 16 ans quand il voit la France capituler devant l'Allemagne nazie en 1940 : "La défaite ne m'a pas surpris. Quand je comparais les photographies de la mobilisation de 1914 et le départ des soldats mobilisés en septembre 1939, la différence était flagrante. Les soldats de 1914 partaient la fleur à la bouche, ceux de 1939, non. Ils y allaient à reculons, résignés. La France en 1939 n'était pas en mesure, psychologiquement, de recommencer une guerre. La défaite était inévitable."

Je suis un optimiste de raison, mais pas un optimiste de tempérament, alors il faut se battre. Jean Delumeau

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A voix nue Jean Delumeau (2/5) : du lycée de Bourges au Collège de France

28 min

Mes années de professeur de khâgne et d'université ont été pour moi des années très enrichissantes. Si j'ai appris des choses à mon public, j'en ai appris d'abord moi-même avant de les donner à ceux qui m'écoutaient. C'est une véritable formation que l'on s'impose pour pouvoir donner des cours nourris, intéressants aux étudiants. Jean Delumeau

Titulaire de la Chaire d'étude des mentalités religieuses dans l'Occident moderne au Collège de France, Jean Delumeau revient dans ce second épisode sur cette expérience : "Dans cette configuration, vous n'avez que des auditeurs libres. Il faut que le public suive, il ne faut pas se répéter, ce qui oblige à se renouveler constamment. Il y a une règle non écrite au Collège de France : ne jamais reprendre un cours. Il faut, tous les ans, faire quelque chose de nouveau. Mon public m'a suivi pendant 20 ans.

J'écris lentement, je me refuse à me presser pour écrire un livre. Je crois qu'il faut songer à un livre assez longtemps avant de l'écrire. Il faut commencer par rassembler la bibliographie, et ensuite quand on commence le livre, on se donne un projet global, une ligne générale qu'on s'efforce de suivre. Puis, parfois quand je rédige, je pense à la musique de Vivaldi : je recherche la clarté. Jean Delumeau

A voix nue Jean Delumeau (3/5) : la peur pathologique de Dieu

28 min

Les historiens, souvent, dans les sujets qu'ils choisissent, retrouvent leur propre histoire. Jean Delumeau

Sur son ouvrage La Civilisation de la Renaissance, l'historien fait part de ses découvertes : "Je me suis aperçu en cours de route que la Renaissance n'était pas forcément la période heureuse et joyeuse qu'on avait précédemment décrite. Il y avait de grandes peurs eschatologiques qui n'empêchaient pourtant pas l'essor de l'humanisme. N'ayons pas une vue simpliste de la Renaissance."

L'un de ses sujets d'étude phare est le sentiment de peur à la Renaissance : "En plus de la peur de la fin du monde, la peur du Jugement Dernier, la peur de l'Enfer, il y avait la peur des Turcs qui avançaient en Europe. Il y a eu, ensuite, la peur de l'hérétique qui a culminé pendant les guerres de religion. S'est ajoutée la peur des sorciers et sorcières, qu'on a aussi qualifiés d'hérétiques. Et ce qu'on ne savait pas, c'est que la grande période des procès de sorcellerie, ce n'est pas le Moyen Âge, c'est la Renaissance.

A voix nue Jean Delumeau (4/5) : le rêve infini du paradis

28 min

Néanmoins Jean Delumeau tient à ne pas être catalogué comme un historien de la peur. Il entreprit notamment une grande enquête sur les aspirations au bonheur et l'espérance à la Renaissance dans son Histoire du Paradis. A ce sujet, il partage la formule de l'historienne britannique Marjorie Reeves : "Les rêves des hommes constituent une partie de leur histoire et expliquent beaucoup de leurs actes."

Il faut nous donner des projets qui dépassent, sans doute, la réalité que nous pourrons atteindre. Il faut des projets qui tiennent comptent des désillusions que l'Histoire nous enseigne. Nous sommes actuellement en pleine désillusion parce que le grand projet du bonheur par le progrès s'est effondré. Le progrès continue du point de vue technique, du point de vue matériel, on n'arrête pas d'inventer. Mais ce n'est pas parce qu'on multipliera les téléphones portables et les ordinateurs et que le bonheur suivra. Le bonheur technique, matériel ne coïncide pas forcément avec le bonheur spirituel. Il nous faut retomber sur nos pieds, et nous tombons de haut. Jean Delumeau

A voix nue Jean Delumeau (5/5) : l'intellectuel chrétien engagé

28 min

Dans ce dernier épisode, Jean Delumeau se décrit comme un chrétien fidèle mais lucide : "Je pense que je n'ai jamais séparé mon travail d'historien de ma prise de position sur les problèmes religieux contemporains. Je pense que mes livres auraient pu être écrits de la même façon si je n'étais pas chrétien, c'est vrai. Mais il se trouve que je suis chrétien. J'ai peut-être choisi beaucoup des sujets que j'ai étudiés parce que je suis chrétien."

Dans mon travail, ce qui m'a le plus ébranlé, c'est l'image noire qu'on avait donné de Dieu. Bien sûr, c'était le Dieu qui pardonnait, mais c'était aussi le Dieu qui condamnait, qui faisait peur. C'est cette image qui a été, à mon avis, la principale cause de la déchristianisation de l'Occident. Jean Delumeau

Dans son ouvrage Le Christianisme va-t-il mourir ? Jean Delumeau aborde ce problème de déchristianisation : "Pour ma part je suis persuadé qu'il n'y a pas d'antinomie entre la démarche et les résultats scientifiques d'un côté et la démarche et la croyance religieuses de l'autre. Mais depuis le XVIIIe siècle, il est clair que le fossé s'est creusé à cet égard, et il n'est pas encore comblé."

Je pense que le Vatican est devenu un musée, et que le Pape ne doit plus vivre dans un musée. Je pense qu'il doit vivre au contact de la société humaine, de ses problèmes. Qu'il doit accepter de discuter avec les gens, et pas seulement de leur parler du haut d'une chaire. Il doit vivre avec notre époque de technique et de progrès scientifique où les gens désirent aussi prendre la parole. Jean Delumeau

Références

L'équipe

Michel Cool
Production
Sandrine Treiner
Coordination
Daphné Abgrall
Collaboration