La journaliste Florence Aubenas à l'occasion de la 17e Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai 2007, à Paris (France)
La journaliste Florence Aubenas à l'occasion de la 17e Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai 2007, à Paris (France) ©AFP - JEAN AYISSI
La journaliste Florence Aubenas à l'occasion de la 17e Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai 2007, à Paris (France) ©AFP - JEAN AYISSI
La journaliste Florence Aubenas à l'occasion de la 17e Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai 2007, à Paris (France) ©AFP - JEAN AYISSI
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Un an après son retour d’Irak et 20 ans après son entrée à Libération, Florence Aubenas en désaccord avec la nouvelle direction, quitte ce journal dans lequel elle se voyait pourtant passer sa vie.

Avec

En 2006, Florence Aubenas suit le départ de Serge July et quitte le journal en même temps que Jean Hatzfeld et Dominique Simonnot. Elle rejoint la rédaction du Nouvel Observateur.

En 2009, la journaliste prend congé du journal pendant un an et part écrire “Le Quai de Ouistreham”. Un an après le début de la crise financière, elle se rend à Caen dans l’idée d’enquêter sur les travailleurs précaires et sur les conséquences de la “crise” économique, un mot  vidé de son sens. Elle annonce à ses proches qu’elle part écrire un roman au Maroc. En réalité, elle part à Caen et se glisse dans la peau d’une demandeuse d’emploi. Elle conserve son identité mais change de couleur de cheveux, de lunettes et d’histoire.. Elle devient une femme divorcée, sans diplôme, à la recherche d’un CDI. Dans la préface du “Quai de Ouistreham”, elle énonce ainsi son intention : J’ai décidé de me laisser porter par la situation. Je ne savais pas ce que je deviendrais et c’est ce qui m’intéressait”.  

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Mon but quand je fais un reportage c’est plus de devenir invisible que de travailler sur les invisibles, c’est d’ailleurs une expression que je déteste… J’écris rarement à la première personne. J’essaye au contraire de m’effacer, de ne pas trop prendre les gens par la main. C’est déjà très fort quand on est journaliste, c’est déjà vous qui menez la danse. 

Alors qu’elle se montre prête à accepter n’importe quel travail, on lui rétorque que « la concurrence est rude », et qu’en tant que femme sans diplôme, elle est « le fond de la casserole ». Dans cette enquête, elle décrit la dureté, l’absurdité, l’injustice de la toute nouvelle agence Pôle Emploi. Elle finit par trouver non pas un emploi, mais des “heures” de travail, comme femme de ménage à Ouistreham. Avec ses compagnes de fortune, elle nettoie la nuit les sanitaires d’un ferry.
 

Bien sûr que j'ai eu mal, bien sûr que c'était dur.  Mais je m'en voudrais de pleurnicher sur mon compte pour avoir fait le ménage pendant six mois. Le truc du journaliste, c’est qu’il sait que ça va s’arrêter, il peut pleurer au Rwanda, souffrir en Syrie, faire le travail d’une femme de ménage mais il a le billet retour dans la poche, ça n’a qu’un temps mais cela donne une autre profondeur de champ.

Quand on regarde qui utilise cette méthode immersive et intrusive et pourquoi, on se rend compte que c’est souvent pour des choses très quotidiennes.. C’est à chaque fois pour saisir le quotidien, comme si les plus petites choses étaient les plus compliquées à saisir et à percevoir. Et curieusement, c’est vrai, les journaux sont faits pour les grands titres, les bombes, les tremblements de terre.. en revanche raconter le quotidien, les difficultés de se déplacer, le manque de sommeil... tout ça on n’y arrive pas. Et donc il faut prendre d'autres méthodes pour le ressentir.

"Quand je suis en reportage, mon but, c’est de vous emmener avec moi"

Avec cette enquête immersive, Florence Aubenas s’inscrit dans une longue tradition journalistique et littéraire, celle que Tom Wolfe désignait comme “Le Nouveau journalisme” (1972)  mais incarnée bien avant lui par Jack London (Le Peuple de l'abîme -1903) ou George Orwell (Le Quai de Wigan - 1937). Néanmoins ce sont surtout les enquêtes de Gunther Wallraff, auteur notamment de “Tête de Turc” (1985) qui ont servi de modèle à Florence Aubenas.

Quand on est jeune journaliste, on cherche des modèles, on regarde ce que font les autres. J’ai découvert alors Gunther Wallraff. Il me fascinait plus que des envoyés spéciaux au Vietnam par exemple, parce que c'est quelqu'un qui a tracé seul sa route et qui pratiquait ce journalisme de cette manière-là. Et donc, pour moi, si modèle il y avait, c'était vraiment celui-là. 

Elle réussit son pari de franchir la barrière du discours et de montrer à “hauteur d’humain” les conséquences de la crise économique.. Le “Quai de Ouistreham” connait un incroyable succès et semble répondre à une attente sociale. 

Florence Aubenas est alors reçue à l’Elysée par Nicolas Sarkozy et Raymond Soubie, lue et approuvée par Laurent Fabius, Hervé Morin, Benoist Apparu, invitée à l’université d’été du PS et des Verts. Tous vont chercher chez elle une forme d’expertise de terrain, de la France périphérique, la France des territoires -comme ils la désignent- … mais aussi une certaine intuition.. sans pour autant en tirer des conclusions. 

Comme le dit  Camus, le journalisme est un métier décevant.  La presse française est biberonnée à Emile Zola.. C’est un fantasme. C’est un métier décevant en ce sens, formidable mais décevant. Il faut rester terriblement humble.

Dans le “Quai de Ouistreham”, puis dans un autre livre “En France” (Editions de l’Olivier, 2015) recueil de textes publié dans Le Monde, Florence Aubenas raconte déjà la France des ronds-points, des gilets jaunes et des premières lignes. 

Une série d'entretiens proposée par Pauline Chanu, réalisée par Doria Zenine. Prise de son : Jérémy Tuil. Attachée de production : Daphné Abgrall. Coordination : Sandrine Treiner.

Bibliographie sélective

Pour aller plus loin

  • Le Peuple de l'abîme, Jack London (1903) 
  • La Chanson de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke, Rainer Maria Rilke (1904) 
  • Dans la dèche à Paris et à Londres, George Orwell (1933) 
  • Le Quai de Wigan, George Orwell (1937) 
  • Pourquoi j’écris, George Orwell (1946) 
  • Dans la peau d’un noir, John Howard Griffin  (1960) 
  • Correspondance (1932-1960) Albert Camus, Jean Grenier, Gallimard (1981)
  • De Sang Froid, Truman Capote (1966)
  • Outside, Marguerite Duras,  P.O.L (1984)
  • Tête de turc, Gunther Wallraff, éditions de La Découverte (1986)
  • Le Bûcher des vanités, Tom Wolfe, (1987) 
  • L’Adversaire, Emmanuel Carrère, P.O.L (2000) 
  • Au fil du rail, Ted Conover, Editions du Sous-sol (2016) 
  • Les enfants du Bronx. Dans l’intimité d’une famille portoricaine, Adrian Nicole Leblanc (préfacé par Florence Aubenas), Editions de l’Olivier (2005)  
  • L'Amérique, Joan Didion, Grasset (2009)
  • Tout est affaire d’imagination, Gay Talese, Editions du sous-sol (2019) 
  • Conférence : Florence Aubenas, faire entrer le fait divers dans la littérature

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