Couverture du livre "Antiquités" de Cynthia Ozick
Couverture du livre "Antiquités" de Cynthia Ozick - Editions L'Olivier
Couverture du livre "Antiquités" de Cynthia Ozick - Editions L'Olivier
Couverture du livre "Antiquités" de Cynthia Ozick - Editions L'Olivier
Publicité

Aujourd’hui : "Antiquités" de Cynthia Ozick dans une traduction d’Agnès Desarthe aux éditions L'Olivier.

Littérature, cinéma, expos, musique, séries, BD... Chaque jour un objet de l'actualité culturelle passé au crible d'une critique libre et assumée.

Cynthia Ozick, 94 ans cette année, livre là un petit roman d’une grande densité et d’une grande intelligence, qui m’a beaucoup troublée. On la connaît moins que ses grands contemporains, Philip Roth ou Nicole Krauss qu’elle a d’ailleurs largement influencés. Mais c’est une grande autrice américaine, née dans le Bronx en 1928, de parents russes, réfugiés à New York après les grands pogroms du début du XXe siècle. Elle est l’autrice de peu de livres, ils sont précieux, celui-ci a paru aux Etats-Unis en 2021 sous le titre anglais Antiquities, et nous parvient donc cet automne, traduit par Agnès Desarthe.

Publicité

C’est le journal d’un vieil homme de quatre-vingt ans qui relate son existence, du moins une partie, à l’orée des années cinquante. Lloyd Wilkinson Petrie est un fils de bonne famille américaine, élevé dans la plus pure la tradition anglo-saxonne, qui vit et travaille encore à l’Académie du Temple-école de garçons qu’il a fréquenté enfant, où il fait partie du conseil d’administration. C'est une vieille bâtisse en déroute, froide et mal entretenue, sise dans l’état de New York. Lloyd Petrie doit rendre, comme une petite dizaine de ses congénères autour de lui, un mémoire sur l’histoire de cette institution. Mais sa plume dérive à mesure que les souvenirs remontent, et notamment celui d’une rencontre décisive, à l’âge de onze ans, avec un certain Ben-Sion Eléphantin, jeune garçon aux cheveux flambant roux et aux origines mystérieuses. Le récit alterne donc entre deux pans de la vie de ce vieil homme, entre ces années de préadolescence obsédées par son amitié avec le garçon, et son présent douloureux, alors qu’autour de lui l’académie est en train de se dissoudre.

Le titre “Antiquités” renvoie à la fois à l’âge du protagoniste et de ses compagnons, qui ont tendance à décéder, mais aussi à une collection d’objets qui lui a livré son père, parti un an en Egypte dans sa jeunesse, des objets un peu magiques qui fonctionnent comme des reliques, mais surtout comme de formidables matrices pour le souvenir et le récit.

Trouver le tiroir secret

Ce n’est pas un livre qui se donne facilement. Il est aussi âpre d’abord que ce personnage désagréable, vieux ronchon amer accroché à des valeurs et des traditions passéistes, antisémite, misogyne et calculateur. Il n’est pas facile parce qu’il demande de s’attacher dans un premier temps à cette parole-là, pour enfin, derrière la litanie réactionnaire - qui est quand même parfois un peu comique -, trouver les tiroirs de plusieurs mystères qui font tout le sel de la lecture. Le mystère de cette absence du père parti alors qu’il venait de se marier ; celui de la valeur ou non de ces objets égyptiens, celui surtout - c’est le tiroir le plus enfoui et le mieux bouclé - de cette relation avec Ben-Sion Eléphantin, créature absolument mythologique, pour lequel le lecteur, comme le narrateur, finit par développer une véritable obsession. L’écriture est dense. Cynthia Ozick maîtrise l’allusion, l’ironie et les effets de mention. Il y a quelque chose du roman gothique dans les descriptions de cette académie glaciale, avec ses tourelles pointues, ses douches inquiétantes où aucun pensionnaire ne veut aller, jusqu’au tapis bizarrement coloré du révérend. Quelque chose aussi du roman policier, puisque la temporalité de l’écriture de ce journal est aussi celle de la disparition, quasi un à un, et dans des circonstances à la fois cruelles et burlesques, des pensionnaires vieillissants. Quelque chose surtout d’un récit de soi inversé. Cynthia Ozick, l’écrivaine juive, se prend au miroir d’un homme de son âge, obsédé par les Juifs, leur arrivée dans l’école, leur histoire mystérieuse, auquel on finit par s’attacher autant qu’à elle qui l’invente - quand il est seul, quand il se trompe, quand il ne voit pas ce que nous lecteurs voyons : une conscience tourmentée par les raideurs de son siècle, et qui s’éteint avec lui.

L'équipe