Couverture du roman "La couleur des choses" de Martin Panchaud
Couverture du roman "La couleur des choses" de Martin Panchaud - Editions çà et là
Couverture du roman "La couleur des choses" de Martin Panchaud - Editions çà et là
Couverture du roman "La couleur des choses" de Martin Panchaud - Editions çà et là
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, la BD "La couleur des choses" de Martin Panchaud, paru aux éditions çà et là.

Aujourd'hui, le roman La couleur des choses de Martin Panchaud paru aux éditions çà et là :

La couleur des choses est une BD surprenante, un étrange objet, pas facile à décrire. C’est un roman graphique, dont l’action est presque systématiquement vue de haut, sans perspective, et les personnages réduits à de petits ronds bicolores, un peu comme des chapeaux vus du dessus. Ils circulent dans des pages hétérogènes, certaines sont constituées de cases, d’autres proposent des zooms sur des objets ou des lieux, certaines choses sortent de la case pour être dessinées de manière hyperréaliste comme des gravures - détails anatomiques, pièces de monnaie, verres de whisky ou de coca -, d’autres encore ressemblent à des schémas de livres d’école, celles par exemple qui détaillent la vie d’une baleine bleue. Beaucoup de flèches, de pointillés, beaucoup de choses en couleur.

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Martin Panchaud est un graphiste suisse, l’album a paru d’abord en langue allemande. Il a avant commis plusieurs travaux pour des magazines dans le même style - j’ai vu notamment des dessins hyperprécis de vaisseaux de Star Wars qui m’ont réjouie. On sent une filiation assez nette avec la manière de Chris Ware et d’ailleurs, l’action se situe dans un lieu assez proche de ce que le maître américain dessine : une banlieue, en l’occurrence anglaise, des parcs où les jeunes se retrouvent après l’école, des intérieurs modestes, etc...

C’est un objet compliqué, donc, qui peut effrayer au départ. Décrivons la première scène : un jeune garçon doit livrer un gâteau à une amie de sa mère. Il se fait arrêter en route par une bande de jeunes qui le harcèlent et finissent par l’embarquer dans une combine louche. Les personnages sont donc tous des petits ronds de la même dimension. Certains sont verts, d’autres marrons, d’autres roses, le gâteau lui aussi est rond. Il faut se repérer dans le système de fléchage : pas simple.

Sympathie pour les ronds

La très grande intelligence de cet album, c’est de compenser la complexité et l'éparpillement graphique en proposant un récit hyperréférencé, dans lequel tout amateur de cinéma, notamment, se retrouvera. On se situe entre le teen movie et le thriller. C’est l’histoire de Simon Hope, un jeune garçon anglais. Il vit avec des parents qui ne s’entendent pas, il se fait victimiser par ses camarades, et un jour, il va voir une voyante qui lui donne des conseils pour gagner aux courses. Bingo, il gagne d’un coup des millions de livres. Il court chez lui pour demander l'autorisation à ses parents de récupérer cet argent qui va tout changer, mais c’est pour y faire une terrible découverte. Des bars louches, des motards menaçants, un détective privé, beaucoup de verres de whisky. La couleur des choses nous balade en terre connue mais sans négliger pour autant la fiction au profit du dessin. C’est assez drôle, notamment cette histoire de baleine bleue qui a l’air absurde mais qui trouve tout son sens dans un final excellent.

Martin Panchaud réussit à faire vivre ses personnages - pions colorés dont les attributs physiques existent pourtant. Par exemple Simon Hope le héros est gros, c’est dit en permanence par ses camarades. Plus tard, on apprend qu'il ressemble quand même beaucoup plus à un autre personnage. Évidemment, tout ça on ne le voit pas sur les planches puisque Simon est un rond marron clair et marron foncé de la même taille que les autres, mais on le sait quand même, on le croit. C’est un travail considérable de créer cet effet de réel et d’empathie avec ces moyens graphiques, et ça passe aussi par un amour du détail visible à chaque page, sorte de prolifération qui fait penser au jeu vidéo : dans la maison de Simon, vue du dessus, il y a sa chambre en désordre avec une couette fusée, des stylos partout, des magazines sous le lit, les détails mécaniques des motos de trois méchants, ou la reproduction au minuscule bouton prêt d’un enregistreur de poche. L’amour du récit et de ses lecteurs est dans le détail.

  • La couleur des choses de Martin Panchaud a paru aux éditions çà et là