Critique cinéma : "Days" de Tsai Ming-liang

Anong Houngheuangsy et Lee Kang-sheng dans "Days" de Tsai Ming-liang
Anong Houngheuangsy et Lee Kang-sheng dans "Days" de Tsai Ming-liang - Copyright Homegreen films Stars
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En une dizaine de longues séquences, le réalisateur taïwanais signe une grande œuvre sur le temps.

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Aujourd'hui, Days, le nouveau film du cinéaste taïwanais Tsai Ming-liang, en salles :

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Cela faisait quelques années qu’on n’avait pas vu au cinéma de films de l’artiste taïwanais Tsai Ming-liang. C’est quelqu’un qui a une pratique plasticienne du film, et ses œuvres sont davantage montrées dans les musées - d’ailleurs le Centre Pompidou à Paris lui réserve en ce moment une rétrospective.

Days c’est donc un film de cinéma, et c’est un film impressionnant. Comme son titre anglais l’indique - qui signifie “Les jours” -, c’est une grande œuvre sur le temps, un temps étiré que le spectateur doit éprouver dans un récit composé d'une dizaine de longues séquences. Tsai Ming-liang pose sa caméra, et laisse vivre ce qui se passe devant, longuement.

On y contemple deux hommes solitaires. L’un vit à la campagne, le premier plan le montre assis devant une baie vitrée, regardant au dehors une pluie qui semble ne jamais vouloir cesser de tomber. Plus tard, il est en ville, à Bangkok, allongé sur le ventre dans une position étrange, le cou et le crâne criblés de petites pièces métalliques chauffantes et fumantes - on comprend qu’il s’agit d’une espèce de séance d'acupuncture. Ces séquences alternent avec d’autres qui montrent un homme plus jeune dans une pièce presque vide et carrelée, matelas par terre, douche rudimentaire. On l’y regarde préparer longuement riz et légumes dans une installation de réchauds et de bassines à même le sol.

Le premier, c’est Lee Kang-sheng, qui a joué dans tous les films et installations de Tsai Ming-liang. Ce compagnonnage serré permet certainement cette intimité profonde et bouleversante à bien des égards avec un corps désormais vieillissant et souffrant que traverse doublement le temps : le temps d’une œuvre entière, et ce temps si singulier des séquences - temps de l’attente, temps de la séance, temps d’un massage, temps du sommeil. On parlait il y a quelques semaines du dernier film de Hong Sang-soo sur cette actrice âgée et malade de retour dans sa Corée natale. Il y a quelque chose de commun dans cette manière de faire du temps matière et forme, dans un film à la fois lumineux et crépusculaire.

Temps et récit

Contrairement au film de Hong Sang-soo, le film est quasi muet, et les rares dialogues ne sont pas traduits. Le cinéma de Tsai Ming-liang a des intentions très plastiques, une attention à la couleur, au cadre, à la texture de l’image évidente. La première séquence par exemple, qui montre cet homme immobile assis devant sa fenêtre, fonctionne en elle-même comme une installation. La vitre qui sépare l’homme de la caméra floute sa silhouette, sur le mur derrière lui se reflètent la forme des arbres secoués par le vent, et surtout, une ligne dessinée par la vitre lui coupe le visage au niveau du front. Cette ligne tendue comme la séquence elle-même, horizontale et immatérielle, est le signe d’une étrangeté, c’est peut-être la douleur qu’il soignera avec son acupuncteur, c’est peut-être la souffrance d’être seul, c’est peut-être le temps qui passe.

C’est un cinéma radical qui demande au spectateur de s'installer dans un regard, d’être patient, mais il ne faut pas être intimidé, car en vérité, c’est un cinéma qui ne méprise pas le récit et les émotions, et qui peut s’appréhender, aussi, avec les outils d’une réception plus classique.

La narration et l’émotion travaillent en réalité tout du long, d’abord de manière souterraine. C’est la tension liée à la confrontation de leurs solitudes respectives, qui éclatent dans la mise en scène de leur rencontre. Cette rencontre - on ne va pas tout révéler - est une séquence comme on en voit rarement au cinéma, mécanique et sensuelle en même temps, dont l’ambivalence et la complexité viennent justifier, comme un point d’orgue, toute la longueur de ce qui précède. Dès lors, le récit se dispose doucement et simplement, dans le contraste entre ces deux vies, dans le contraste entre ces deux corps, l’un malade l’autre bien portant, avec même une forme de lyrisme et de candeur, dont le signe le plus manifeste est cette petite boîte à musique dont la mélodie répétée boucle le film.

Lucile Commeaux

  • Days de Tsai Ming-liang est  en salles :

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