Thelonious Monk dans "Rewind and Play" d'Alain Gomis
Thelonious Monk dans "Rewind and Play" d'Alain Gomis - JHR Films
Thelonious Monk dans "Rewind and Play" d'Alain Gomis - JHR Films
Thelonious Monk dans "Rewind and Play" d'Alain Gomis - JHR Films
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Un objet saisissant, au croisement entre l’archive, la vidéo expérimentale et le documentaire.

*Rewind and play (*rembobiner et jouer) : un titre performatif pour un petit film d’un peu plus d’une heure, visible sur Arte, et qui sortira plus tard au cinéma, signé Alain Gomis sur le pianiste Thelonious Monk. Un objet saisissant, au croisement entre l’archive, la vidéo expérimentale et le documentaire. Un montage d’images de Monk lors d’une visite à Paris en 1969, qui procure des sensations étranges et mélangées.

Une vie, une oeuvre
59 min

Thelonious Monk est né en 1917, élevé à New York dans une famille de musiciens. Il met du temps à se faire une place dans le jazz, joue avec les plus grands, mais essuie régulièrement des échecs en concert et au disque, souvent jugé trop avant-gardiste, trop difficile à écouter. Par ailleurs c’était un personnage étonnant, hautement photogénique avec sa barbichette pointue et ses yeux fixes, pas bavard, connu pour ses retards ou des absences répétées en concert et en répétition. Circule autour de lui cette espèce d’aura des artistes géniaux et maudits à la fois, une mythologie que le film de Gomis détruit par le montage dans ce portrait. La matière c’est une interview donnée par Monk à un pianiste français nommé Henri Renaud, dans un studio de télévision pour l’émission Jazz portrait. L’interview est précédée de quelques images de l’arrivée de Monk à l’aéroport, et d’un café-calva-oeuf dur au comptoir sur les buttes de Montmartre. 
Alain Gomis est tombé sur ces images alors qu’il préparait - c’est toujours le cas - un film sur Monk, les a remontées dans l’esprit d’un making off déconstruit, incluant les rushs des préparatifs, les nombreuses reprises, les répétitions. Monk est au piano, hyper élégant, avec son éternel petit bonnet sur le crâne, sa clope, sa bouche toujours entrouverte, sa barbe poivre et sel. En face Henri Renaud est tout raide avec ses lunettes et sa raie blonde sur le côté. On y voit Monk jouer de longues minutes parmi ses compositions les plus connues - rien que pour ça, le film vaut d’être vu. Un plan notamment montre ses pieds sur les pédales, on remarque que son pied droit danse en permanence.

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L’envers du décor

Gomis montre l’envers du décor d’un entretien laborieux, on l’imagine pas vraiment consenti : Monk, sourire évasif aux lèvres, ne répond jamais vraiment, ou pas ce que le journaliste souhaite entendre, il articule à peine, les silences s’étirent, on sent un agacement retenu dans la pièce autour, le rapport de force entre les deux hommes se tend. Renaud lui demande par exemple de raconter son premier concert à Paris, très lentement Monk décrit les magazines avec sa photo dessus, alors qu’il était moins payé que les autres. Agacement de Renaud qui veut couper ce passage, estime qu’on ne peut pas dire ça, que c’est désobligeant pour l’institution - en l’occurrence la salle Pleyel. Il repose la question, Monk redit exactement la même chose. Renaud profite de la traduction pour ajouter des anecdotes que Monk lui refuse, ou pour escamoter ce qu’il ne veut pas entendre, regard caméra, en parlant de lui à la troisième personne. Dans ce dialogue décousu, remonté par Gomis se loge un malaise grandissant et complexe, d’un rapport européen blanc au jazz noir américain notamment, d’un rapport entre un musicien mineur et un immense pianiste aussi. Toutes ces forces circulent d’un système culturel et politique, l’exploitation, l’inspiration, l’appropriation, le racisme, qui nous traversent nous aussi spectateurs, et nous laissent finalement intranquilles, avec la musique de Monk. Lucile Commeaux

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