"Sans Filtre" de Ruben Östlund
"Sans Filtre" de Ruben Östlund - Plattform-Produktion
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd’hui, "Sans filtre" de Ruben Östlund, Palme d'or à Cannes cette année.

Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.
Aujourd’hui, le film qui a reçu cette année la Palme d’or à Cannes, Sans filtre, du Suédois Ruben Östlund.

Cette Palme d’or est loin de faire l’unanimité parmi mes consœurs et confrères critiques et j’y suis allée avec un peu d’appréhension, surtout après avoir vu la durée du film, près de deux heures et demie. Deux heures et demie, pour un film, comme Östlund les fait - films à dispositif, comédies/pastiches de notre temps - c’est long. J’avais des doutes sur la capacité du film à tenir la route, et malheureusement, ces doutes se sont confirmés.

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Sans filtre chronique donc la vie des ultra-riches, infiltrée un temps par deux jeunes mannequins influenceurs, à qui on a offert une croisière sur un yacht paradisiaque. Ils se retrouvent donc - après un long prologue qui montre leur couple, leur travail, et leur rapport à l’argent - sur le bateau, en compagnie d’oligarques russes, de magnats de La Tech, de vendeurs d’armes, et d’un équipage tout à fait diligent, jusqu’à ce qu’une tempête pendant le dîner du Commandant ne rebatte violemment les cartes, et que le film ne bifurque vers une sorte de fable politique à dispositif où ce petit monde se retrouve sur une île déserte.

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Il y a donc plusieurs parties à ce film, trois chapitres dont on a du mal à comprendre la cohérence. Dans les premiers temps le point de vue est cynique, il semble disqualifier tout mode de représentation : la pub (le film ouvre sur un casting pour un défilé de mode), le porno (dans leur chambre le jeune couple parodie le fameux scénario plombier/femme esseulée), la téléréalité (tout finalement pourrait être organisé par la télévision), autant de modalités de représentations qui pullulent dans un monde où toutes les images sont viciées par le soupçon, et où l’authentique semble avoir déserté. Ce couple d’influenceurs, obsédé par les selfies, semble creuser à l’image un prétendu vide intersidéral de la pensée et de ses formes. C’est d’abord ce que le film veut nous dire avec insistance, en étirant péniblement des scènes sans intérêt, comme celle, au début du restaurant où le couple se renvoie laborieusement l’addition. C’est un peu vain, comme toutes les formes cyniques, mais ça a l’air d’être le ton. Les seuls personnages qui d’ailleurs ont un peu de chair - un vieux russe qui vend “de la merde”, le commandant du bateau “escroc socialiste” - sont de grands cyniques ; tous les autres subissent plus ou moins le même sort : le film les méprise. Comment, dans ce contexte, Östlund peut-il donc prétendre à la fable politique ? Si on ne croit plus à rien, alors la démonstration politique n’a pas plus de valeur qu’un mauvais clip publicitaire. Logiquement, on n’y croit pas non plus. Dès lors on s’ennuie ferme, et on s’agace. Sans compter que la substance de la fable est à peu près idiote : une espèce de manuel de l’anticapitalisme pour les nuls, avec un vague référentiel marxiste balancé de temps en temps pour la montre, qui aboutit finalement sur l’île à une mise en images poussive de la dialectique maître/esclave. Les derniers seront les premiers, tous pourris, etc. Tout ça pour ça ?

Le comique pour rien

Alors reconnaissons à Östlund une certaine capacité comique dans ce passage central de la tempête, espèce de Grande Bouffe qui vire à l’horreur : les plats monstrueux filmés comme des posts Instagram, les bouteilles de champagne qui roulent sur le bateau qui tangue, les corps qui glissent dans leur vomi… Dans cet excès classique, qui ressort d’une cruauté burlesque, Sans filtre parvient à faire quelque chose. Mais le reste du temps, sans point de vue, sans forme assumée, il n’a rien à dire sur quoique ce soit, et encore moins sur “notre-monde” : les ultra-riches, les pauvres, le travail, la crise écologique, le patriarcat - ironie suprême quand on pense qu’à Cannes le jury y a probablement vu un film “engagé”. Un motif revient à plusieurs reprises dans le film, celui de la petite nuisance : un essuie-glace qui grince dans une voiture de luxe, une mouche qui volette sur le pont ensoleillé du yacht. C’est un peu ça, dans le fond Sans filtre ; une petite chose pas offensive mais juste désagréable, qu’on peut chasser d’un revers de la main.

  • Sans filtre de Ruben Östlund - actuellement en salles (Palme d'Or du Festival de Cannes 2022)
  • Avec : Har­ris Dick­in­son, Charl­bi Dean, Woody Har­rel­son...
27 min

L'équipe

Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Production
Boris Pineau
Boris Pineau
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration