Mélancolie 1894-1896 - Huile sur toile - 81x101 cm. Bergen, KODE Art Museums and Composer Homes.
Mélancolie 1894-1896 - Huile sur toile - 81x101 cm. Bergen, KODE Art Museums and Composer Homes. - Dag Fosse / KODE
Mélancolie 1894-1896 - Huile sur toile - 81x101 cm. Bergen, KODE Art Museums and Composer Homes. - Dag Fosse / KODE
Mélancolie 1894-1896 - Huile sur toile - 81x101 cm. Bergen, KODE Art Museums and Composer Homes. - Dag Fosse / KODE
Publicité

Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, l’exposition “Edvard Munch. Un poème de vie d’amour et de mort” jusqu'au 22 janvier au musée d’Orsay.

Affaire Critique. Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel. Aujourd'hui, l’exposition “Edvard Munch. Un poème de vie d’amour et de mort” à découvrir jusqu’au 22 janvier au musée d’Orsay.

“Toi qui entre ici, abandonne tout espoir”, le fameux "ici" n'étant pas l’Enfer de Dante, mais le grand espace dédié aux expositions niché dans le Musée d’Orsay à Paris. C’est une petite épreuve que d'y déambuler, mais une épreuve passionnante.

Publicité

Alors déjà disons-le, il n’y a pas, dans l’exposition, “ Le Cri” - pas du moins sa version la plus connue, celle de 1893 vue partout et devenue une icône - ce qui donne l'impression d'abord de tourner autour d’une absence. Une fausse absence cependant, car on comprend rapidement que "Le Cri" est partout, dans des motifs qu’on a comme collés à la rétine - coucher de soleil, balustrade, tête de crâne.

On peut donc admirer une cinquantaine de peintures, ainsi que de nombreux dessins et gravures du peintre norvégien Edvard Munch, né en 1863 et mort en 1944, reconnu comme un des pionniers de l'expressionnisme, et dont le nom est presque devenu synonyme du macabre, de l’angoisse, du morbide et de la mélancolie.

Edvard Munch Vampire, 1895 Huile sur toile 91 × 109 cm Oslo, Munchmuseet
Edvard Munch Vampire, 1895 Huile sur toile 91 × 109 cm Oslo, Munchmuseet
- CC BY-NC-SA 4.0 Munchmuseet

Je dis "abandonne tout espoir", mais ce n’est pas ce qui saute aux yeux quand on entre dans les premières salles. J’ai été étonnée d’abord par la grande variété et vivacité des couleurs, ce n’était pas une idée que je me faisais particulièrement de l'œuvre de Munch, mais c’est frappant, notamment dans une série de toiles qui déclinent toutes le même motif : un groupe de jeunes filles rassemblées sur un pont - robes vives, chapeaux jaunes, paysages verts et maison blanches. J’ai découvert aussi son travail de scénographie et de décoration pour le théâtre, pour des bâtiments publics, ou encore, à la demande de son ami et mécène Max Linde, qui lui avait commandé en 1904 une série de peintures pour la chambre de ses enfants. Rien de tel me direz-vous, qu’un petit Munch pour décorer la chambre des petits.

Au-delà de la blague, ce que l’exposition montre avec beaucoup de finesse, c’est cette tension au cœur de la peinture de Munch entre ce qu’on pourrait appeler deux pulsions : celle qu’on connaît le plus, le désespoir profond (Munch a eu plusieurs épisodes dépressifs dans sa vie, il a même été hospitalisé) et le désespoir qui s'incarne dans des motifs récurrents : celui du visage cadavérique, de la veillée mortuaire, du huis clos aussi. Remarquons cette série particulièrement saisissante où des personnages sont comme enfermés dans des intérieurs étouffants, prostrés dans la tristesse ou la jalousie. Ça, c’est la pulsion Munch qu’on connaît, mais on connaît moins la pulsion de vie, visible très vite dans la couleur je le disais, mais aussi dans sa manière de travailler.

Le cycle et la vie

Les Dames sur le pont, 1934-1940 Huile sur toile, 110 × 129 cm Non signe Oslo, Munchmuseet
Les Dames sur le pont, 1934-1940 Huile sur toile, 110 × 129 cm Non signe Oslo, Munchmuseet
- CC BY-NC-SA 4.0 Munchmuseet

Les commissaires ont choisi d’organiser l’exposition, non pas dans l’ordre chronologique, mais selon une logique de cycles et de séries, reproduisant en cela la manière de travailler singulière d’Edvard Munch, qui procédait par obsessions, reprenant parfois inlassablement une image pour la décliner dans un nouveau format, un nouveau support, de nouvelles couleurs. C’est le cas par exemple de cette scène traumatique, représentant la famille du peintre veillant la dépouille de la scène aînée de Munch, morte de la tuberculose alors qu’il avait treize ans, et qui a donné lieu entre autres à deux grandes toiles peintes à plusieurs années d’intervalle, et qui se font face dans une des pièces centrales de l'exposition. La première impression du visiteur, c'est une sorte d’oppression morbide : celle de se retrouver au milieu d’une scène profondément angoissante mise en miroir - les visages représentés sont particulièrement macabres, le linge sur le lit qui recouvre le corps procure presque un sentiment d’horreur. Mais cette manière ainsi exposée de reprendre le motif, de multiplier l’image du trauma, inlassablement, crée paradoxalement dans un second temps une sorte de décharge vitale - le deuxième tableau est par ailleurs hyper coloré, les motifs des vêtements et des papiers peints démultipliés et outrés, comme une mise à distance salutaire et vitale de la scène originelle.

Il est beaucoup question de théâtre dans l’exposition - Munch a été proche d’Ibsen, s’est même représenté en personnage de drame dans un très bel "autoportrait au tourment intérieur", et on en sort en effet en ayant l’impression d’une intense traversée cathartique.

Nuit blanche. Autoportrait au tourment intérieur, 1920 Huile sur toile 150 × 129 cm Oslo, Munchmuseet
Nuit blanche. Autoportrait au tourment intérieur, 1920 Huile sur toile 150 × 129 cm Oslo, Munchmuseet
- CC BY-NC-SA 4.0 Munchmuseet
  • Plus d'informations : Exposition Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort - Du 20 septembre 2022 au 22 janvier 2023 au musée d'Orsay. Le catalogue de l'exposition est disponible (Coédition Musée d'Orsay, l'Orangerie/RMN)
59 min