"Two Workers" de Duane Hanson
"Two Workers" de Duane Hanson - Copyright Duane Hanson
"Two Workers" de Duane Hanson - Copyright Duane Hanson
"Two Workers" de Duane Hanson - Copyright Duane Hanson
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, l'exposition "Hyperréalisme - Ceci n'est pas un corps" à découvrir en ce moment au Musée Maillol, à Paris.

Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd'hui, l'exposition "Hyperréalisme - Ceci n'est pas un corps" à découvrir jusqu'au 5 mars 2023 au Musée Maillol, à Paris :

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Le sous-titre de l'exposition - “Ceci n’est pas un corps” - en forme de dénégation fonctionne comme un avertissement au visiteur, qui en effet peut se faire une petite frayeur en pénétrant dans la première salle, tombant nez à nez (enfin plutôt nez à cheveux) avec une jeune femme debout, appuyée tête la première sur un mur, les bras pris dans un pull comme si elle était en train de l’enfiler ou de se cacher dedans. Les vêtements, postures, peau, sont plus vrais que nature : c’est comme si on regardait une performeuse en pleine démonstration. Ceci est un corps, pense-t-on. Mais c’est une sculpture en résine, nommée Caroline et signée Daniel Firman.

C’est ça l’hyperréalisme : des artistes qui, à partir des années 80 aux Etats-Unis et en Europe, ont sculpté des corps dans un souci de vraisemblance et de vérité absolu, ce que la première partie de l’exposition montre en effet en parcourant l’œuvre de pionniers en la matière, les Américains John DeAndrea et Duane Hanson. Citons par exemple Two workers, deux hommes sculptés en bronze, peints à l'huile, puis vêtus et installés avec leurs accessoires. L’un est debout, pied sur une échelle en bois, vêtu d’une blouse d’ouvrier ; l'autre est assis sur une boîte à outils, vêtu d’un sweatshirt et d’un blue-jean maculés de peinture : comme un instantané un peu inquiétant d’une scène banale. Comme, aussi, la consécration par la sculpture de deux corps oubliés par l’art académique, avec leur peau marquée et leurs mains calleuses.

Ce qui est très beau et très impressionnant dans l’exposition, au-delà de la variété des artistes représentés, c’est l’espace dans lequel sont exposées les sculptures : de petites salles aux plafonds plutôt bas, à mille lieux des architectures contemporaines, vastes et blanches dans lesquelles on voit souvent ce type d’œuvres, comme la fondation Pinault par exemple. Le Musée Maillol, hôtel particulier ancien, est à taille humaine, il contribue à la force hyperréaliste en rapprochant les œuvres du public, par exemple cette sculpture de 2010 signée Sam Jinks qui représente une petite dame âgée en chemise de nuit, cheveux blancs noués sur la nuque, mains ridées, qui porte contre son sein un nouveau-né nu et rosâtre, et qu'on découvre toute proche dans une pièce, à notre hauteur.

Où est passé l'appareil critique?

Si la mise en espace est parfaitement adaptée au sujet, on ne peut hélas pas dire la même chose du traitement critique. On trouve bien quelques cartels mais ils sont hyper allusifs, voire indigents, notamment les panneaux censés documenter chacune des six sections de l’exposition; expéditifs, sans références, sans explications. On n’a pas, en sortant, d’idée sur ce qu’est l’hyperréalisme autre que celle qu’on a pu se forger tout seul et qui, si on se laisse aller à une réception un peu simple, peut être de l’ordre de "c’est bien fait, on dirait une vraie, regarde comme la peau est fripée au bon endroit ou comme son pied ressemble au mien". Autant aller au Musée Grévin, autant voir Kylian MBappé à ce compte-là plutôt qu’une petite vieille.

J’exagère un peu, mais c’est assez agaçant cette absence de discours théorique dans une exposition, d’autant plus quand on sent un vrai investissement dans le choix des œuvres et dans leur agencement. Pour compenser, on diffuse sur des écrans à côté des installations des vidéos des artistes eux-mêmes commentant leur travail, mais certains artistes ne sont pas les mieux placés pour penser leur œuvre et la contextualiser. Par exemple, les vidéos montrant DeAndrea parler de ces sculptures d’ouvriers dans les années 80 sont assez décevantes, il enchaîne des banalités sur la représentation de l’Américain moyen, de la beauté du quotidien...

Par ailleurs il y a plusieurs pièces qui ne ressortissent pas à strictement parler de l’hyperréalisme façon John DeAndrea ou Duane Johnson, puisqu'elle ne produisent pas cet effet d’identification et de reconnaissance. C’est le cas par exemple d’une sculpture datant de 2010, “The Comforter” signée Patricia Piccinini. Elle montre une fillette assise à terre entièrement velue, tenant dans des mains gigantesques, comme un nouveau-né, un bébé à tête de main. On pressent le rapport que ce genre de pièce peut avoir avec l’hyperréalisme des années 80, avec la sculpture de la grand-mère à l'enfant vue plus tôt dans l'exposition, mais lequel, on ne saura pas vraiment. Certes il y a un catalogue, certes il est nourri de textes et de reproductions, mais ça ne remplace pas un bon appareil critique.

Lucile Commeaux