Couverture de "Gauloises" de Serio & Igort
Couverture de "Gauloises" de Serio & Igort - Futuropolis
Couverture de "Gauloises" de Serio & Igort - Futuropolis
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, “Gauloises”, une bande dessinée signée par un auteur et un dessinateur italiens, Igort et Andrea Serio.

Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd'hui, la bande dessinée “ Gauloises” dont l'auteur Igort signe le récit et le dessinateur Andrea Serio le dessin. L'album, traduit de l'italien par Hélène Dauniol-Remaud, a paru chez Futuropolis.

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"J’ai lu l’album quatre fois ces derniers jours, et je ne suis pas certaine d’avoir encore vraiment saisi ce qu’il s’y passait, mais, en l'occurrence, c’est plutôt un compliment. C’est l’histoire en cinq parties de deux truands dans l’Italie des années cinquante. L’un, Ciro, est napolitain, enfant des quartiers pauvres. Il est devenu un tueur à gages qui fume des gauloises, et en fume d’autant plus quand on lui demande d’arrêter. L’autre, Aldo, est un boxeur qui quitte la Sardaigne pour Milan, où il intègre le milieu criminel. Le récit, signé Igort, est celui, classique, du film de mafia. C’est son truc à Igort, il avait déjà publié il y a quelques années un thriller de vendetta qui s’appelait Cinq est le numéro parfait. On retrouve là un scénario et des personnages archétypaux : le tueur né au sang-froid et la grande brute au cœur fêlé, qui se rencontrent inévitablement à la fin. Tout est connu apparemment : la ville italienne des années cinquante, les hommes durs et les plus faibles, la prostituée lasse, la femme fatale. Les auteurs sont italiens tous les deux, et le récit est hyper ancré : les rues qui montent dans le quartier napolitain de la Sanita, la cathédrale blanche de Milan, la cafetière italienne, l’assiette de spaghettis, tous les clichés sont là, toutes les références cinématographiques, et pourtant on est perdu. Entre ces motifs vus et lus mille fois creuse une étrangeté qui fait qu’on y revient."

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Douceur et violence

"Serio signe les dessins, un auteur à qui on devait un très bel album “Rhapsodie en bleu”, qui racontait les lois raciales dans l’Italie de Mussolini. L’image est pastel et crayonnée, beaucoup de bleus et de gris, une douceur qui fait matière - on a presque l’impression de toucher par exemple les plis d’un drap blanc dans le lit de Ciro, ou les reliefs un peu brillants d’un sac poubelle. C’est troublant cette douceur parce que chaque vignette est un lieu de grande cruauté : dans les draps blancs il y a un tueur sanguinaire, et dans le sac poubelle un cadavre de chat.

C’est vraiment dans cet effet de contraste que se loge une forme de malaise qui fait tout l'intérêt de Gauloises. Exemple : au début, Ciro sacrifie sa mère - tout ça se passe dans une double page, quatre images dont une pleine qui représente les toits de Naples, ocre et ensoleillée, le Vésuve au fond dans une espèce de brume douce, et la silhouette du personnage posée là, dans une impression de grande sérénité. C’est d’autant plus saisissant que dans ces quatre vignettes s’inscrivent à peine quelques mots : le texte d’Igort est hyper elliptique, presque de l’ordre d’un poème étrange, ou d’un scénario qui aurait été troué. Certaines séquences sont tout à fait mystérieuses, on ne sait pas vraiment comment les raccrocher au récit principal, d’ailleurs un des personnages est un amoureux de free jazz et c’est un peu un modèle d’écriture : toute linéarité narrative est explosée par l’album, à la fois dans le texte et dans le dessin. Partout des hors-champs, des ellipses, des hiatus et des coupes.

Cette bande dessinée est vraiment un chef-d'œuvre de découpage, avec en plus une attention au cadre très particulière. On sent les auteurs passionnés par les lieux qu’ils évoquent et leur architecture. La première page est d'ailleurs une sorte de puzzle décomposé de seize pièces qui montrent chacune un détail de gare ferroviaire : une bouche d'aération, quatre fils électriques, un morceau de panneau de signalisation. Cette page fonctionne comme un mode d’emploi pour comprendre la suite : la réalité est morcelée, la temporalité du récit éclatée, le voyage certainement pas linéaire. Toutes ces planches qui montrent des détails architecturaux ou des bâtiments sont vraiment saisissantes. Je pense par exemple à un haut de building milanais aux angles aigus pris dans un ciel ultra bleu, ou à ces dernières pages qui se déroulent dans la galerie Victor Emmanuel II à Milan, une grande galerie néo-classique à verrières dont le sol coloré est reproduit avec soin sous les pieds des deux tueurs qui se font face, enfin, pour un duel étrange. Vous verrez, vous aurez envie comme moi, à ce stade, de tout reprendre depuis le début." Lucile Commeaux

  • Plus d'informations : "Gauloises" de Igort et Andrea Serio, traduit de l'italien par Hélène Dauniol-Remaud, a paru le 24/08/2022 chez Futuropolis.