Annie Ernaux dans le documentaire, "Les Années super 8"
Annie Ernaux dans le documentaire, "Les Années super 8" - Films Pelléas
Annie Ernaux dans le documentaire, "Les Années super 8" - Films Pelléas
Annie Ernaux dans le documentaire, "Les Années super 8" - Films Pelléas
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, “Les années super 8” un documentaire de David Ernaux-Briot et Annie Ernaux.

Un documentaire intitulé Les année super 8 est disponible sur Arte. Il est réalisé par David Ernaux-Briot avec Annie Ernaux.

Je vois beaucoup de commentaires au mieux indifférents, au pire sévères sur cet objet. Ils disent que ce n’est pas grand-chose, que ça ne fait pas cinéma, que c’est mou ou informe. J’ai un peu envie de le défendre, parce que je crois - j’espère ! - qu’au-delà de mon amour presque inconditionnel pour l'œuvre d’ Annie Ernaux, il y a quelque chose dedans qui est intéressant, et peut-être même qui interroge l'œuvre et l’amour en question.

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Les Années super 8 est un film réalisé par David Ernaux-Briot, le fils d’Annie Ernaux. Au départ il y a des images filmées avec une caméra Super 8, comme nombre de familles de la classe bourgeoise en ont accumulé : des films de Noël, de voyages, de vacances estivales, de chahuts enfantins. Ces petites séquences muettes, tournées pour la plupart par l’ex-mari d’Annie Ernaux entre 1972 et 1981, se trouvent ici montées, et commentées dans la voix de l’écrivaine. C’est donc un objet hybride, peut-être pas un grand film de cinéma - il va sortir sur grand écran à la fin de l’année, mais en effet peut-être le format télévisuel lui sied davantage - mais un document dont l'intérêt cinématographique tient à son rapport à une œuvre littéraire.

D’abord on y retrouve les motifs et les sujets qu’Annie Ernaux excelle à écrire : la classe sociale d’abord, quand elle explique que la caméra super 8 était pour son mari et elle, dans les années soixante-dix, un signe de leur appartenance nouvelle à la bourgeoisie. Elle remarque d’ailleurs qu’il filmait beaucoup leur intérieur : un guéridon, une lampe, un fauteuil. On y voit sa mère à elle, personnage principal de  La Place, on lit dans sa posture, sa blouse d’intérieur, la différence sociale qu’Annie Ernaux documente. On y suit surtout, comme dans  Les Années, et à ce même rythme effréné de l’écriture, la fin des trente Glorieuses du point de vue de ce qu’on appelle aujourd’hui une transfuge de classe, qui a soudain accès à la culture, à la consommation de masse, aux voyages - le couple Ernaux va au Chili, en URSS dans des voyages organisés. On retrouve à l’écoute de la voix off cette immense clarté dans la description, quelque chose d’une simplicité miraculeuse dans la transmission d’un air du temps, d’une pensée commune, de caractères de classe.

Entre l'image et le texte

Et puis il y a ce que les images font à son écriture : c’est ça qui est nouveau et intéressant dans le film. Il semble que l’image amplifie ce qu’il y a de distance à l’intérieur même du style Ernaux, qui, en même temps qu’il décrit le souvenir avec de l’empathie, parfois de la tendresse, est aussi un formidable outil critique et autocritique. Elle décrit par exemple leur voyage familial au Maroc, où ils croyaient “dépayser les enfants”, alors qu’on les voit dans un club de vacances sautant dans des piscines, entourés de touristes blonds comme eux. On peut encore citer ce qu’elle décrit de leur rapport à la nature et à l’écologie, quand ils vont en Ardèche dans la France “ancestrale”, et croient redécouvrir un rapport authentique à la campagne, depuis leur nouvelle posture bourgeoise et urbaine. À l’écran la silhouette malhabile d’Annie Ernaux montre le décalage. On y voit ce qui se joue à la fois de honte à retrouver la rudesse de ce qui a été longtemps son environnement, et la fierté d’y jouer maintenant qu’elle en est sortie. On voit beaucoup Annie Ernaux à l’écran, souvent mal à l’aise, le sourire timide. On ne peut s’empêcher, quand on a lu Les Années, ou la Femme gelée, d’y lire les signes de ce qui vient, le divorce, l’émancipation, en partie par l’écriture. L’écriture existe d’ailleurs dans le film, elle est un hors-champ permanent, évoqué dans la voix off à plusieurs reprises. Le projet par exemple, encore secret, d’un “roman violent et rouge” évoqué alors qu’à l’écran des enfants en pyjama déballent des cadeaux lors du Noël 72. Ou encore ces images d’un festival Wagner à Annecy, où Annie Ernaux en robe chic serre maladroitement les mains de notables, alors qu’un manuscrit attend “dans le tiroir”’, comme une bombe à retardement. C’est un document doux-amer, qui fait grincer les images du bonheur familial intimement, puisque c’est aussi un objet qui chronique le détachement, la séparation. Les Années super 8 est un objet singulièrement émouvant, et cette émotion se loge bel et bien dans l’espace complexe qui se creuse entre le texte et l’image, bien au-delà de la simple nostalgie d’une soirée diapo."

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