Lucie Rico
Lucie Rico ©AFP - JOEL SAGET / AFP
Lucie Rico ©AFP - JOEL SAGET / AFP
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, "GPS" de Lucie Rico, paru aux éditions POL, et en lice pour le roman des étudiants.

Dans son billet critique, Romain de Becdelièvre porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd'hui, "GPS" de Lucie Rico, paru aux éditions POL, et qui est en lice pour le prix du roman des étudiants :

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Attention ! Un page-turner - en français un tourneur de pages - peut en cacher un autre. Après "Le Chant du poulet sous vide", la romancière Lucie Rico a publié en cette rentrée son second opus sous le titre "GPS", un roman qui se donne d’abord comme une machine narrative.

Pour résumer succinctement l’intrigue, et sans la divulgacher, "GPS" nous rapporte les événements qui percutent la trajectoire d'un personnage féminin majoritairement anonyme. Car son prénom – Ariane – ne nous sera révélé qu'assez tard dans le récit, et presque par accident. Un fait singulier nous saute immédiatement aux yeux : Ariane est désignée, d’un bout à l’autre du livre, par le pronom de la deuxième personne du singulier. Un « tu » ou un « toi » décrit ainsi tous les gestes du personnage principal, et ne le lâche pas.

Ariane exerce un métier rare et étrange : celui de journaliste spécialisée dans les faits divers. Rare étrange et précaire, car au début du roman, elle est la proie d'un chômage de plutôt longue durée. Un beau jour, elle est invitée aux fiançailles de sa meilleure amie, une certaine Sandrine. Pour faciliter l'accès au lieu des festivités qui préludent au mariage, Ariane reçoit sur son téléphone intelligent une de ces notifications devenues banales, voire quotidiennes. Je cite la dite notification : "Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous." La fête bat son plein... Quand soudain, twist narratif, Sandrine disparait la nuit même de ses fiançailles, mais sa localisation continue d'émettre. La fête passe, mais la géolocalisation reste. Un corps disparait mais le gros point rouge sur la carte virtuelle demeure. Cet amas de pixels, devient alors pour Ariane l’objet d’une quête, une obsession, et un vortex.

La narration prend alors un tour inquiétant. Lucie Rico mobilise les moyens et certains effets de la narration de genre, mais appliqués à nos technologies les plus quotidiennes. Avec "GPS", Stephen King s'invite dans ces extensions de nos bras que sont devenus nos téléphones, et ces derniers recèlent des potentiels horrifiques insoupçonnés.

Un thriller géolocalisé, mais pas seulement

L'objet littéraire "GPS" passe, avec fluidité et sans coutures visibles, du récit ironique au thriller et aborde, au fur et à mesure de son avancée, des formes plus étonnantes, proches de la poésie plastique. La narration de Lucie Rico parvient à produire littéralement de la désorientation : certaines pages perdent leurs numéros, et se criblent de blanc. La formule récurrente de l’application "Tournez à droite" peut alors être lue ou entendue comme un ordre adressé au lecteur : celui de tourner la page, vers la droite. Comme si le GPS lui-même commandait la lecture de cet objet devenu littéralement un tourneur de pages.

Comment la littérature, avec les moyens qui lui sont propres, parvient-elle à raconter nos vies dans le numérique ? Plus qu’une réponse à cette question récurrente, Lucie Rico offre avec "GPS" une expérience sensible. Comme une façon de nous faire éprouver que la mise en carte, en pixels, ou en data du monde, ne borne et ne quadrille pas pour autant complètement nos vies. Certains mystères demeurent, et l’espace strié du virtuel peut devenir lisse sur la page.

Dans les recoins de sa narration brillante, la romancière nous livre également toute une réflexion esthétique, historique et politique sur ce que les cartes numériques font aux paysages, et à leur perception. Et à la lire, on a l’impression que « Google Maps », « City Mapper » et consorts opèrent des transformations sensibles peut-être aussi profondes que celles du romantisme en son temps. "GPS" nous adresse aussi un certain nombre de questions renversantes et que, personnellement, je ne m'étais jamais posé. Par exemple : pourquoi fait-il toujours beau dans les photos de Google Street View ? Ou encore : Pourquoi, sur la même interface, les rues sont-elles systématiquement propres, voire impeccable ? Existe-t-il un prolétariat préposé au nettoyage du paysage virtuel ? D’autres questions à retrouver dans les pages du GPS.

Romain de Becdelièvre

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