Critique littérature : "Terminus Malaussène" de Daniel Pennac

Portrait de Daniel Pennac  et couverture de "Terminus Malaussène
Portrait de Daniel Pennac  et couverture de "Terminus Malaussène - Montage : Joel Saget (AFP) / Gallimard / AND
Portrait de Daniel Pennac et couverture de "Terminus Malaussène - Montage : Joel Saget (AFP) / Gallimard / AND
Portrait de Daniel Pennac et couverture de "Terminus Malaussène - Montage : Joel Saget (AFP) / Gallimard / AND
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Affaire Critique, c'est chaque jour, un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd’hui, Lucile Commeaux nous parle de Terminus Malaussène, de Daniel Pennac, tout juste paru chez Gallimard.

Terminus Malaussène, comme son nom l’indique, c’est le dernier opus d’une série que Daniel Pennac a commencée en 1985 avec Au Bonheur des Ogres, l’histoire d’une famille, les Malaussène, tissant leur réseau dans le quartier parisien de Belleville, famille dysfonctionnelle au sommet de laquelle flotte une présence/absence en la personne éthérée de “Maman”, et de laquelle découle de multiples enfants aux pères inexistants, dont le premier indûment nommé Benjamin Malaussène, est le narrateur. Famille constituée de frères et soeurs mais aussi dans les derniers tomes de leurs enfants, tous affublés de noms pas possibles - C’est un Ange, Verdun ou autre Le Petit, famille élargie aux voisins, aux compagnons plus ou moins provisoires, aux tenanciers de bistrots et de restaurants de couscous, mais aussi aux malfrats et aux flics qui font le quotidien des Malaussène, puisqu’il leur arrive toujours des misères : complots, crimes, massacres, manipulations en tous genres, tout ce qui agite la capitale voire même la France concerne d’une manière ou d’une autre les Malaussène, ce que Benjamin incarne à lui tout seul, lui qui fait profession depuis les débuts et dans diverses institutions de “bouc émissaire”.

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Terminus Malaussène s’installe assez confortablement dans cette matrice originelle qui a fait l’immense succès de la série, en remettant la tribu Malaussène au coeur d’un bordel sans nom, impliquant un vieux tueur méthodique nommé Pépère à la tête d’une armée de jeunes gens, un vaste trafic de footballeur brésilien, un projet d’attentat artistique, bref à nouveau cette espèce de fond policier que Pennac réussit à élaborer en ménageant suspense et révélation avec toujours la même maîtrise. On y trouve son compte, à ce récit, qui ne manque pas de cruauté comme la série savait la distiller. Pépère campe un monstre convaincant, avec sa chevalière munie d’une petite lame, sa sacoche en cuir maniaque, ses multiples coups d’avance, et surtout cette galerie de jeunes gens qui l’entourent : venus de la rue, de quartiers populaires, de grandes écoles, de la campagne, tous moulés dans la même main de fer pour être poli, ne pas bavarder, savoir tirer ou massacrer, placer de l’argent ou faire circuler la marchandise. En fait Pennac met en scène dans ce dernier volume l’envers d’une tribu Malaussène, Pépère est l’inverse de Maman dans son désir de contrôle, à la tête d’un groupe hyperfonctionnel, hyper adapté, qui nie les identités, quand celles des membres de la famille Malaussène trouvent toujours la place de s’étaler dans leur bizarrerie et leur incongruité. Cette mise en perspective est particulièrement savoureuse, et la révélation finale qui la noue aussi - je ne vais pas tout révéler. De ce point de vue Pennac réussit à terminer Malaussène dans la continuité formelle, sans tour de force, et ce n’était pas gagné.

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Effacement de Benjamin

J’ai personnellement été biberonnée depuis mes dix ans à Malaussène, j’ai lu et relu les tomes, j’ai grandi comme lectrice avec ses personnages, je pense que je suis passablement imprégnée. Or il m’a manquée à la lecture de ce dernier volume une saveur - quelque chose dans le style Malaussène qui tient du goût, de l’odeur, du toucher, qui fait que les personnages, les lieux, les situations sont au départ tellement incarnés : les fumets du chien Julius, la poigne d’un vieux flic qui tient toujours un enfant contre sa poitrine, le timbre d’une voix à la Jean Gabin, le goût de la harissa dans la semoule, la douceur ou la sécheresse des corps, tout ça manque, et j’ai assez vite compris pourquoi. Benjamin Malaussène s’efface, il est quasi absent de ce dernier volume, or toute cette vie très charnelle était ancrée dans sa parole à lui, dans sa voix, sous la forme de monologues intérieurs remplissant souvent des nuits sans sommeil, sur les trottoirs de Belleville, chien en laisse. Une voix qui enveloppait le lecteur dans une empathie immédiate et renouvelée, et qui a laissé place dans ce dernier tome à quelque chose d’une narration beaucoup plus omnisciente, au risque de la froideur et de la désincarnation. J’y lis une forme de mélancolie, une manière peut-être de laisser pour l’écrivain doucement partir son avatar, et d’épargner au lecteur une rupture trop brutale. Transcription de la chronique radio de Lucile Commeaux

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