Couverture de "En salle" de Claire Baglin
Couverture de "En salle" de Claire Baglin - Les Editions de Minuit
Couverture de "En salle" de Claire Baglin - Les Editions de Minuit
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, “En salle”, le premier roman de Claire Baglin, paru chez Minuit.

Affaire Critique. Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd'hui, un premier roman, En salle” de Claire Baglin, paru chez Minuit.

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C’est toujours intéressant d’assister - ou pas d’ailleurs, parce que ça arrive aussi - à la naissance d’un écrivain, surtout lorsqu’il est publié chez Minuit, une maison d’éditions qui contrairement à nombre des grands éditeurs choisit de ne publier qu’un ou deux livres par rentrée littéraire. Grand enjeu donc pour Claire Baglin, née en 1998, qui publie un livre à la fois court et dense, peut-être un peu trop dense, mais en tous cas, très investi.

C’est un livre écrit à la première personne, l’héroïne est une jeune femme postulant à un emploi dans un fast-food qu’on devine bien connu. Elle y travaille d’abord au drive-in, en salle, aux commandes, en terrasse, gravissant puis dégringolant les échelons, en compagnie de collègues plus ou moins bienveillants et plus ou moins ambitieux. A ce récit du quotidien s'entremêlent des retours sur son enfance vécue dans un milieu populaire où on se prive, où toute la famille est comme crispée autour d’un père ouvrier fragile et où aller au restaurant est un événement.

Ecrire le travail

Le dispositif qui noue les deux histoires autour de ce lieu peu investi en littérature jusque-là : le Macdo, centre névralgique et sensible que l’écriture de Claire Baglin parvient à transformer véritablement en objet de récit est efficace. Côté enfance, c’est assez classiquement un endroit où se déploie le souvenir, à la fois joyeux et traumatique. Elle décrit par exemple à quel point ses parents sont stressés, comment ils n’ont pas les codes une fois à l’intérieur, sont inquiets à l’annonce de la commande de ce que ça va coûter, et donc comment par conséquent les enfants mangent dans une espèce de culpabilité sourde qui donne mal au ventre. Mais c’est surtout dans le récit présent que l’écriture déploie ce qu’elle sait faire de mieux, dans la description de gestes répétés : comment on nettoie une table, comment on tape les menus sur l’ordinateur, comment on répond à un client qui se plaint, comment on a mal partout à la fin de la journée, comment le produit nettoyant blanchit le pouce jusqu’à le faire peler. C’est un petit roman mais c’est un grand livre sur le travail, qui examine tout de manière systématique, dans un vocabulaire technique assumé, du moindre geste sur l’écran à la stratégie pour évoluer à des postes considérés comme privilégiés, sous l'œil de petits chefs : les “mana”, pour "managers”. Il y a tout un jeu avec les effets de mention, ces mots du management contemporain : la langue du travail dans le fast-food est au cœur du livre, avec des effets à la fois comiques et terrifiants, à l’image de cette employée redoutable nommée “Chouchou” qui mène la vie dure aux petites mains.

Le regard est à bonne distance : le point de vue n'est jamais surplombant, jamais théorisant en lui-même. Dans le récit se dessine un vrai discours sur le travail et l’aliénation, auquel répond dans le passé, l’histoire du père ouvrier. C’est peut-être là que le livre est plus faible, dans ce rapport un peu simple établi entre le travail de la fille au fast-food et celui de son père à l’usine. Dans les parties consacrées à l’enfance de la narratrice, le récit cède volontiers au pathos, une intention efficace indéniablement - on a le cœur serré. Citons cette scène par exemple où dans une volonté omniprésente d’élever ses enfants omniprésente, le père les emmène à la médiathèque locale à la rencontre d’écrivains en visite. L’un d'eux refuse de signer le livre que lui tend la jeune fille, qui fait alors devant son père l’expérience humiliante d’un décalage total et d’une grande violence de classe. Il y a dans ce contraste entre d’une part l’écriture très technique, au ras du geste, de la partie présente et celle beaucoup plus lyrique de la partie passée une espèce de tension dont on se demande un peu parfois si elle n’est pas de l’ordre de l’incohérence, à moins que dans cette contradiction ne réside toute la complexité d’une posture d’écrivain. Lucile Commeaux

L'équipe

Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Production
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration