"Mes parents" de Mohamed El Khatib
"Mes parents" de Mohamed El Khatib - © YOHANNE LAMOULERE
"Mes parents" de Mohamed El Khatib - © YOHANNE LAMOULERE
"Mes parents" de Mohamed El Khatib - © YOHANNE LAMOULERE
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Un objet culturel passé au crible d’une critique libre et assumée. Aujourd'hui, le spectacle "Mes parents" de Mohamed El Khatib, jusqu'au 23 septembre au Théâtre de la Ville, à Paris.

Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd'hui, le spectacle Mes parents de Mohamed El Khatib, jusqu'au 23 septembre au Théâtre de la Ville - Les Abbesses, à Paris, dans le cadre du Festival d'Automne, et en tournée (dates en bas de page) :

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Il y a quelque chose d’irrésistible dans les spectacles de Mohamed El Khatib, une grande force de séduction qu’on n’a parfois pas envie tout de suite d’embrasser. Mon premier réflexe consiste à tenter de garder la distance, de s’accrocher à tout ce qu’on peut trouver de trop simple, ou de trop malin, et puis finalement, assez vite, je décide de m'abandonner. C’est peut-être dans ce processus-là que réside tout l’intérêt de son théâtre.

Mes parents est le fruit d’un travail du metteur en scène avec un atelier du TNB, le Théâtre National de Bretagne, un travail qui s’est largement déroulé pendant le confinement - on le voit d’ailleurs sur scène puisque toute une séquence du spectacle est une réunion Zoom projetée en fond de salle. Soit une quinzaine de jeunes d’une vingtaine d’années, qui parlent sur scène de leurs parents : leur rencontre, leur vie sexuelle, leurs manies, leurs habitudes, leurs manières de parler, jusqu’à l’idée de leur inéluctable disparition. L’idée est simple, et le dispositif d’une grande sobriété : sur la scène presque nue se trouvent un banc, deux tabourets en bois, un micro à pied, un piano droit, et c’est tout. Petite forme, dans laquelle se déploient de grands enjeux : la famille, la génération, la transmission, la classe, le tout en un peu plus d’une heure seulement.

Mohamed El Khatib offre un bel objet de théâtre à ses élèves, qui sont à leur avantage : les drôles font des blagues, les athlétiques des pirouettes, les musiciens des imitations convaincantes de sopranos et de ténors, les mélancoliques des interventions poignantes. Il y a un petit côté “La France à un incroyable talent”, cette émission où, devant un jury, des amateurs viennent performer chacun dans leur spécialité. C’est assez typique de ce que je disais au début : c’est malin, c’est un peu facile, mais ça fonctionne parfaitement. Du bon théâtre, qui communique avec la salle, une salle vraiment très enthousiaste quand je l'ai vu, qui applaudissait même régulièrement, comme on ponctue des numéros de stand-up. Pour autant, nichés dans le rouage comique, majoritaire, il y a régulièrement de petits décalages, de petites pointes qui viennent un peu piquer le spectateur.

Qu'est ce qui est vrai ?

C’est le cas par exemple d’un sketch central, dans lequel un des jeunes hommes reproduit une conversation avec ses parents. Il est seul sur la scène et des interlocuteurs absents, qu’il a imités lui-même en s'enregistrant, lui répondent. Il explique qu’il leur a écrit une lettre pour expliquer ce qui se passe dans le spectacle, il voudrait leur lire et en discuter avec eux. À peine a-t-il ouvert la bouche qu’il est coupé par son père qui, pendant dix minutes, ne cesse de l’interrompre et finit par quitter la pièce, non sans s’en être pris à sa femme. On rit au départ à l’imitation, puis assez vite on ne rit plus : il y a de la violence dans le lien père/fils ainsi exposé, et cette violence est directement liée au projet du spectacle, l’exposition d’une intimité des rapports familiaux. Ce petit grain de sable dans le rouage des numéros, c’est aussi celui du soupçon qui gagne le spectateur au fil de la représentation : qu’est-ce qu’on voit ? Est-ce que la relation enfant/parents qu’on nous raconte est réelle ? Qu’est-ce qui est vrai ? Pendant la réunion Zoom, au milieu des visages des comédiens, apparaît parfois un mannequin, qui déréalise dans une impression d’effroi la discussion apparemment authentique sur la vie sexuelle des parents.

Le théâtre documentaire d’El Khatib gagne dans le sujet intime une nouvelle force d'ambiguïté, et produit une impression de malaise qui communique directement avec l'intimité du spectateur. Un des plus beaux moments du spectacle est sans doute celui-ci :  un couple de comédiens entre en scène, la jeune fille cramponnée au bras de son compagnon devant un micro. La musique a commencé, elle n’ose pas, puis se lance : c’est une scène de karaoké maladroit, ça chante faux, ça se tient tout crispé. Puis, en quelques secondes, la femme qui chantait faux redevient la jeune fille, la comédienne de vingt ans, à l’aise sur le plateau, et qui chante juste et bien - de fait c’est son métier - tellement loin de sa mère : c’est une toute petite transition, mais qui expose avec une forme de violence là aussi, une différence entre mère et fille, une tristesse peut-être, une trahison exposée sur scène.

Vrai faux souvenir, fausse vraie lettre d’amour : tout tient à cette contradiction. La naïveté, la mignonnerie, l'authenticité du spectacle, tout est vrai et faux en même temps, y compris la confiance et l’affection qu’on lui accorde.

Lucile Commeaux

Mes parents de Mohamed El Khatib,  jusqu'au 23 septembre au Théâtre de la Ville - Les Abbesses, à Paris, dans le cadre du Festival d'Automne, et en tournée :

18-19 oct. Tandem, Scène nationale, Arras
21-22 oct. Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
15 déc. Théâtre Romain Rolland, Villejuif
20 jan. La Garance, scène nationale de Cavaillon
21 jan. Forum Jacques Prévert, Carros
9-10 mars Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN
22-24 mars Comédie de Caen, CDN de Normandie
12-13 avr. Points communs, Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise

L'équipe

Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Production
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration