Hillary Clinton à l'aéroport d'Orlando, en septembre 2016. - victomato (@Victor Ng) / Twitter
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Résumé

Au micro de Marie Sorbier, l'essayiste et critique d'art Annie Le Brun revient sur son analyse de notre monde saturé d'images, qu'elle a développée dans un essai paru chez Stock en mars 2021 intitulé "Ceci tuera cela. Image, regard et capital", co-écrit avec Juri Armanda.

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Annie Le Brun (Ecrivain).

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Si quelqu'un passait 80 années de sa vie sans dormir à visionner Instagram uniquement, il ne pourrait voir que l'équivalent de ce qui est diffusé sur la plateforme en 7 minutes. Au micro de Marie Sorbier, l'essayiste et critique d'art Annie Le Brun revient sur le vertige que provoque cette avalanche d'images. Si l'image est une arme, entre quelles mains est-elle aujourd'hui ?

Il s'est produit une révolution de l'image, et elle est en train de se poursuivre. Des siècles durant, l'image a été pour chacun un moyen de conquérir sa liberté et de se penser, en se projetant ailleurs. Aujourd'hui, l'image est complètement instrumentalisée. Elle est l'arme par excellence du capital : par Internet, elle est à la fois moyen de profit et moyen de contrôle.                            
Annie Le Brun

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Selon Annie Le Brun, l'image aujourd'hui a été investie par le nombre : ce qui importe n'est plus le contenu de l'image, mais le nombre de fois où elle a été visionnée. Cette occupation de l'image par le nombre maintient l'illusion que l'image est l'instrument de pensée qu'elle était autrefois. Aujourd'hui, explique Annie Le Brun, elle est un agent des structures dominantes de générer des profits exponentiels tout en contrôlant les individus à chaque instant de leur vie. 

L'ère de la distribution

Face à ces images distributives dont le contenu est neutralisé, comment un artiste contemporain qui a recours à l'image peut-il se détacher de cette tyrannie du nombre ? Est-il encore possible de revenir à un acte de création ? Le statut de l'image a radicalement changé au début du 21ème siècle à partir du moment où un changement s'est opéré dans la distribution de l'image. Du statut de reproduction de l'image, courant dominant du 20ème siècle notamment analysé par Walter Benjamin, nous sommes passés dans l'ère de la distribution, comme l'expliquent Annie Le Brun et Juri Armanda dans leur essai Ceci tuera cela (Stock, 2021).

Aussitôt produite, une image est immédiatement distribuée dans le monde entier. Cela change tout : c'est le nombre qui rentre dans l'image. C'est un problème considérable pour les artistes. Dans les années 1990, avec la numérisation de l'économie, on a vu le capital s'intéresser comme jamais à la production artistique, au point d'en arriver à une globalisation artistique. De la même façon qu'on retrouve dans les capitales du monde entier les mêmes marques, on retrouve dans les musées les mêmes artistes.                            
Annie Le Brun

Ces artistes, précise Annie Le Brun, sont ceux qui sont soutenus par le secteur de la finance, un phénomène que l'historien de l'art Wolfgang Ullrich a appelé "l'art des vainqueurs". Face à cette hégémonie, la critique d'art constate une sidération produite par des performances ou installations artistiques gigantesques, face auxquelles toute possibilité de critique est suspendue. 

42 min

Pandémie numérique

Le besoin boulimique d'images est-il une façon de parer l'isolement imposé, en s'exposant ? Faut-il devenir image pour exister ? L'importance de la visibilité, observe Annie Le Brun, se manifeste à tous les niveaux de la vie : politique, économique, érotique, idéologique. Une omniprésence qu'elle appelle dictature de la visibilité. Si les grandes épidémies du passé se caractérisaient par une suspension de la production, et donc de la production d'images, la société actuelle a réagi à la pandémie par une production exponentielle d'images. 

C'est comme si, à l'invisibilité du virus, il fallait répondre par une surproduction de l'image. Ce qui est paradoxal est que tout d'un coup, on tend vers ce qu'Internet a toujours visé : la viralité de l'image.                            
Annie Le Brun

En 2011, Eric Schmidt, alors président de Google, insistait sur l'importance et la force des images d'Internet, affirmant que seuls les virus présentaient une puissance équivalente. 

La pandémie actuelle est doublée par une pandémie numérique qui fait que l'on bascule dans un univers qui se substitue à la réalité, une réalité numériquement modifiée.                            
Annie Le Brun

Si elles sont possibles, les résistances à cette dynamique sont problématiques, car les individus qui exerçaient une forme de vigilance sur l'image (intellectuels, critiques d'art, gestionnaires de musées) semblent selon Annie Le Brun être rentrés dans le jeu de la smart colonisation. Ce concept renvoie à une colonisation paradoxale dans laquelle, sous prétexte de donner à chacun l'accès au plus grand nombre possible d'images, chacun est de plus en plus prisonnier de ce monde de l'image et n'a plus aucune distance par rapport à l'image.

Cet univers n'est pas celui qu'a évoqué Foucault dans Surveiller et punir, c'est "surveiller et récompenser". On vous gratifie de rentrer dans ce monde-là, et d'être continuellement contrôlé. L'image a complètement basculé dans le monde de l'argent, qui est la production d'images sans imagination. C'est la pire des choses qui pouvaient nous arriver.                            
Annie Le Brun

Pour aller plus loin : L'essai d'Annie Le Brun et Juri Armanda Ceci tuera cela. Image, regard et capital, paru en mars 2021, est disponible aux éditions Stock. 

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Marie Sorbier
Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Boris Pineau
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation