"La Chasse" installation olfactive réalisée entre 2014 et 2016 par Julie C. Fortier, composée de 92 000 touches à parfum.
"La Chasse" installation olfactive réalisée entre 2014 et 2016 par Julie C. Fortier, composée de 92 000 touches à parfum.
"La Chasse" installation olfactive réalisée entre 2014 et 2016 par Julie C. Fortier, composée de 92 000 touches à parfum. - Julie C. Fortier
"La Chasse" installation olfactive réalisée entre 2014 et 2016 par Julie C. Fortier, composée de 92 000 touches à parfum. - Julie C. Fortier
"La Chasse" installation olfactive réalisée entre 2014 et 2016 par Julie C. Fortier, composée de 92 000 touches à parfum. - Julie C. Fortier
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Résumé

Peut-on apprécier l'art par le nez ? Sandra Barré, historienne de l'art et curatrice nous explique le développement de l'art olfactif chez les artistes contemporains.

En savoir plus

L’art contemporain remet la création olfactive au goût du jour ! Elevé au rang de métier chez les parfumeurs, utilisé avec finesse par les œnologues, ayant marqué la littérature de Pinocchio à Cyrano, le nez se retrouve également au cœur de la création artistique depuis quelques années. Trop souvent mise de côté, si ce n’est totalement occultée dans nos expériences artistiques, la perception olfactive permet pourtant d’envisager une autre histoire de l’art. Pour en savoir plus, Marie Sorbier a pointé le bout de son nez chez Sandra Barré, curatrice et historienne de l’art.

Sentir pour ressentir

Si dans les musées d’art contemporain les visiteurs sont de plus en plus souvent amenés à vivre des expériences artistiques immersives par le biais du toucher, de la vue ou de l’ouïe, il est plus rare que leur odorat soit sollicité. Pourtant, certains artistes ont fait le choix de faire des parfums l’essence même de leurs créations :

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« La manière dont les artistes s’emparent de l’odorat des spectateurs est une vaste question. Les artistes, contemporains ou non d’ailleurs puisque l’art olfactif ne date pas d’aujourd’hui, travaillent les odeurs de manière plurielle : soit par le biais d’installations, soit en faisant appel à des parfumeurs qui leur confèrent des « jus ». Mais il y a d’autres manières d’appréhender l’olfaction dans l’art. » Sandra Barré

Interrogée au sujet de la place conférée à l’odorat dans la création artistique contemporaine, Sandra Barré souligne, à juste titre, que l’art olfactif a tout de même un héritage non négligeable :

« On constate l’apparition de l’odeur chez les futuristes, chez les dadaïstes ou chez Marcel Duchamp, au moment où l’art vit une véritable révolution dans sa manière d’être envisagé. De nos jours, ce qui est nouveau cependant c’est la manière d’envisager l’odeur au cœur des institutions, des musées, des galeries mais aussi au sein de la critique théorique. » Sandra Barré

Alors, comment expliquer cette soudaine résurgence de l’art olfactif dans la création contemporaine ? D’où vient cet engouement pour les œuvres olfactives ? Nos contemporains ont-ils davantage besoin de sentir que de ressentir ? Ou bien de sentir pour ressentir ?

« Nous sommes dans une période de réécriture de l’histoire de l’art, où l’on commence à comprendre qu’elle a été écrite d’une certaine manière et par certaines personnes et qu’elle est en réalité bien plus vaste que ce qu’on en apprend dans les livres ou à l’école. De ce fait, une dynamique d’ouverture est en marche et les perceptions artistiques s’ouvrent plus qu’autrefois, laissant plus de place à des formes artistiques déconsidérées. » Sandra Barré

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59 min

Œil pour œil, nez pour nez

Suite à sa visite de l’exposition Respirer l’art au Musée International de la Parfumerie de Grasse (du 20 mai au 3 octobre 2022) Sandra Barré nous décrit l’une des œuvres olfactives l’ayant le plus marquée :

« La Chasse est une œuvre de Julie C. Fortier qui se déploie sur tout un mur, composé d’une nebula de 92 000 mouillettes, qui sont des touches à parfum. Sur ces touches, 3 parfums : herbe coupée, odeur bestiale, et odeur de sang. Si l’on respire l’odeur d’herbe coupée, on s’imagine une prairie, si on respire l’odeur animale, on pense à une fourrure, mais si on respire l’odeur de sang, on s’imagine quelque chose de bien plus organique. Cette œuvre m’a beaucoup marquée car j’ai réalisé que le primat de l’œil n’était pas tout puissant et que l’odorat pouvait permettre d’autres expériences, complètement dingues. » Sandra Barré

Parmi les réflexions actuelles sur l’histoire de l’art, la question du primat de l’œil est fréquemment abordée, et les comparaisons entre les différents sens et leurs propensions à nous faire ressentir des émotions sont légion.

« L’odorat est un canal complètement différent que celui de l’œil. Ce qui est assez dingue dans l’histoire de l’art c’est de voir que nous avons été définis, nous regardeurs, comme une paire d’yeux complètement détachée du reste de notre corps. L’odorat n’a pas du tout été envisagé dans l’écriture occidentale de l’art, alors que tout nos sens sont pourtant liés. » Sandra Barré

Alors que, progressivement, les historiens de l’art se mettent au parfum de l’importance de l’odorat dans la création artistique, faut-il nécessairement opposer les deux sens ? Peut-on remplacer le primat de l’un par celui de l’autre ? L’odorat serait-il en train de faire un pied de nez à la vue ?

« Contrairement à la fonction intellectuelle du regard, l’odorat a été relégué au rang des sens qu’on appelle "pauvres" car l’olfaction est très liée à l’animalité, que l’on essaye de fuir depuis Platon. Notamment car le schéma neuronal de l’odorat lie directement ce que l’on sent à des émotions, sans aucun filtre. L’odeur vient directement frapper au cœur, elle est très instinctive et parfois débordante. Mais cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas intellectualiser les odeurs pour autant. » Sandra Barré

5 min

Pour allez plus loin, n’hésitez pas à jeter un œil aux ouvrages Les dispositifs olfactifs au musée, sous la direction de Mathilde Castel aux éditions Le Contrepoint ainsi qu’à l’essai L’odeur de l’Art : Un panorama de l’art olfactif de Sandra Barré aux éditions La Lettre Volée.