Planète Terre
Planète Terre ©Getty - Roberto Machado Noa
Planète Terre ©Getty - Roberto Machado Noa
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Le New York Times affirme que Bruno Latour est le penseur "le plus célèbre du monde et aussi le plus incompris". Le philosophe Patrice Maniglier nous aide à apprivoiser cette pensée grâce à l'actualité.

Avec
  • Patrice Maniglier philosophe, maître de conférences en philosophie à l'Université Paris-Nanterre

En 2018 le New York Times écrivait que Bruno Latour était le philosophe le plus célèbre du monde mais aussi le plus incompris.

Notre actualité a éclairé les travaux de Bruno Latour 

Au sortir de la COP26, il faut savoir comment prendre en charge ce processus très long qu’est le réchauffement climatique et l’arrivée d’une cinquième vague de Covid-19. La conjonction de ces deux évènements pose problème car, selon Patrice Maniglier, ils ne peuvent être traités que si la société en perçoit la dimension profondément philosophique. 

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Le réchauffement climatique est un problème bureaucratique, économique, politique et  géopolitique ; mais si on ne prend pas en charge la dimension métaphysique et la compréhension du changement profond de notre rapport à l’existence qu’impliquent ces évènements, nous n’arriverons pas véritablement à les traiter. Ce que j’ai voulu dire en parlant de l’actualité de Bruno Latour c’est que la situation de la pandémie que nous avons traversée, et dans laquelle nous sommes toujours, était un bon exercice pour faire ce travail de réévaluation et pour aborder les questions du dérèglement climatique mais aussi de l’effondrement de la biodiversité, ce que Bruno Latour appelle "l’apparition ou l’irruption du terrestre dans notre Histoire." 

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La pandémie nous a-t-elle permis de renouer avec la dimension terrestre ?

Selon Patrice Maniglier, la pandémie nous a obligé à nous rendre compte que des êtres non humains fondent la politique. Le virus est intervenu directement dans l’organisation de nos relations sociales avec le port du masque ou la mise à distance ; mais aussi, dans l’organisation des politiques publiques avec les grandes dépenses publiques récentes. La pandémie nous oblige à reconfigurer les relations humaines. 

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S’il y a ces virus qui circulent c’est aussi parce qu’il y a une organisation sociale et politique liée à la mondialisation néo-libérale d’intensification des échanges ou la déforestation par exemple qui sont des activités humaines. Il y a donc un besoin de dépasser cette opposition entre nature et culture pour comprendre que des êtres non humains font de la politique. Ainsi, des actions politiques comme les accords internationaux sur le commerce, changent l’atmosphère de notre univers et la configuration des êtres microbiens, macrobiotiques qui nous environnent.  

C’est une question philosophique puisque cela interroge l’existence. Pour Patrice Maniglier, il faut dépasser cette opposition entre nature et culture. Nous sommes en relation avec les autres comme des agents qui réagissent à l’action d’autres agents et nous sommes tous en train d’agir humain ou non humain.

"Être terrestre ce n’est pas être quelque part dans le monde, c’est être au monde."

Pourquoi Bruno Latour reste-t-il encore aujourd’hui un philosophe incompris ?

La question qu’il pose n’est pas encore comprise. La grande question philosophique, aujourd’hui, est celle de notre condition terrestre. Le mot terrestre paraît étrange parce qu’on envisage la Terre comme une sorte de planète qui se baladerait dans un système solaire, lui-même dans une galaxie, dans un univers mais on ne se rend pas compte que la Terre n’est pas quelque chose du monde mais quelque chose qui implique notre être au monde. Être terrestre ce n’est pas être quelque part dans le monde, c’est être au monde. 

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La philosophie de Bruno Latour est perçue comme une pensée qui dépolitise les questions et qui véhicule l’idée que la Terre, précisément parce qu’elle nous rassemble, nous divise. Selon Patrice Maniglier, pour comprendre les processus diplomatiques comme ceux des COP, cela nécessite de comprendre comment s’agrègent les données économiques ou climatiques à différents points de la planète en une seule vision. 

Aujourd’hui nous pouvons voir que les dirigeants de grands groupes multinationaux n’ont pas intérêt à ce qu’on prenne sérieusement en compte le problème du dérèglement climatique, cela risque d’avoir des conséquences sur la capitalisation de leurs entreprises ; et d’un autre côté, ils sont divisés car ils se rendent compte que cela risque aussi d’avoir des conséquences très graves, y compris pour leurs intérêts économiques, de ne pas les prendre en charge. Il y a des personnes comme moi, plutôt du côté militant, en faveur de la prise de conscience et de la gravité de la crise écologique globale ; mais je dois utiliser mon ordinateur et en achetant un ordinateur, je finance d’une certaine manière une partie de ce dérèglement climatique. L’enjeux est donc de saisir en quoi la question du terrestre nous redivise et Bruno Latour nous invite à méditer sur cette grande question. 

Actualité : Bruno Latour participera à la grande journée Et maintenant ? organisée par Arte et France Culture ce lundi 29 novembre et l’ouvrage Le philosophe, la Terre et le virus de Patrice Maniglier  vient de paraître aux Liens qui Libèrent.