"Chez Molière, Il n'y a rien de plus sérieux que la farce ni que le rire qu'elle provoque"

Audience riant - Soho Theatre
Audience riant - Soho Theatre ©Getty - © Robert Daly
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Molière était avant tout un auteur comique. L'académicien Michael Edwards, poète et critique littéraire, nous rappelle l'importance du rire chez Molière.

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Nous célébrons le 400eme anniversaire de la naissance de Molière, de nombreuses réjouissances ont déjà eu lieu, tous saluent le grand homme d’autant plus que nous, membres de la francophonie, utilisons chaque jour "la langue de Molière" ce qui ajoute à l’aura institutionnelle du dramaturge. Pourtant ses contemporains en auraient été étonnés, Fénelon voyait en lui "un poète comique" et La Bruyère assurait "qu'il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles". Sommes-nous bien sûrs, lecteurs et spectateurs du XXIème siècle de comprendre Molière ? Les mises en scène contemporaines appuient volontiers sur la profondeur psychologique oubliant parfois le rire, pourtant omniprésent, qui donne du sens à son théâtre. Marie Sorbier est allée retrouver Michael Edwards membre de l’Académie Française pour qu’il nous parle du rire chez Molière.

Pour un rire ontologique

Professeur émérite au Collège de France, Michael Edwards plaide pour une prise en compte du rire non pas sous le prisme du rire social ou du rire utile, mais du rire ontologique. Il s'explique davantage sur ce sujet en soulignant que la comédie de Molière est satirique, dans le sens où nous rions des personnages.

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"Nous rions aux dépens des autres en nous mettant au-dessus d'eux, alors que Molière lui-même voulait qu'on rie avec l'autre." Michael Edwards

La pensée de Molière s'établit à l'encontre de toute une tradition de réflexion sur le rire : de Thomas Hobbes, à Henri Bergson, en passant par Charles Baudelaire, tous imaginent le rire comme une pulsion spontanée de l’âme devant les bêtises de certains personnages. Molière, au contraire, s'intéresse au rire ontologique, l’envisageant comme une sorte d'émerveillement. La profondeur de ses pièces va vers une vision d'un monde transformé qui transparaît peu dans les mises en scène contemporaines de Molière, déplore Michael Edwards.

Transformations élémentaires

Les pièces de Molière sont comiques dans le sens où ses personnages se rêvent autres que ce qu’ils sont, à l’instar peut-être de Molière lui-même. Ce rêve d’un autre monde laisse une grande marge de liberté au spectateur, ainsi peut-il réfléchir sur la notion de transformation, essentielle à Molière. Le rire incarnerait ainsi la possibilité de changement.

" Les critiques ont tendance à dire que les comédies-ballets sont très belles. Mais quand on y pense, Monsieur Jourdain est quelqu'un qui sent qu'il y a quelque chose dans la vie autre que ce qu'il connaît. " Michael Edwards

De plus, la musique, présente du début à la fin de ses pièces, est la toile de fond sur laquelle s’inscrivent les changements des personnages : tels que Célimène dans "Le Misanthrope" ou Elvire, figure de l'innocence trompée, dans "Dom Juan".

À travers toutes ces transformations, Michael Edwards analyse qu'il n'est pas impossible que Molière ait eu à l’esprit un autre changement : historique et contextuel, le changement chrétien, même si peu d'études se sont penchées sur ce sujet.

Le rire chez Molière, une ressource profondément tragique

Dans son essai, Michael Edwards met en exergue l'importance de la farce.

"Il n'y a rien de plus sérieux que la farce ni que le rire qu'elle provoque." Michael Edwards

Cependant, les lectures contemporaines de Molière atténueraient, selon l'académicien, le côté farcesque, jugé trop commun par des metteurs en scène qui souhaitent mettre en avant d'autres concepts propres à son œuvre. Trop rares sont les analystes de l'auteur, qui ont compris que la farce est profonde. Et Michael Edwards de rappeler que si l’image de la farce la plus ancrée dans notre imagination semble anecdotique - quelqu'un glissant sur une peau de banane - elle révèle justement, à travers la chute comique de l’homme, notre destinée finale, la mort.

"C'est ça qui est merveilleux chez Molière, comme chez Shakespeare. Il n'écrit pas pour les intellectuels. La farce est une façon très populaire dans le sens premier du mot, pas du tout exigeante sur le plan de la réflexion, de montrer quelque chose de profond. Le fait que nous sommes dans un monde où nous sommes très souvent mal à l'aise, et où nous savons qu'à la fin, nous mourrons." Michael Edwards

L'idée selon laquelle Molière n’a fait que commencer son œuvre avec les farces, avant de s’assagir avec "Le Misanthrope" et "L'Avare" est fausse : la farce est présente dans toutes ses pièces jusqu'à la dernière, "Le Malade imaginaire". Dans celle-ci, Argan pense être malade, alors qu'il ne l'est pas réellement, médicalement parlant. C'est bien dans cette extravagance que réside l'aspect comique : Argan ne devient ni docteur, ni immortel, mais touche du doigt tous les aspects d'une mort programmée, servie par une musique riante de Marc-Antoine Charpentier, qui ouvre grand les portes du rire, à toutes et tous.

- À lire : "Le Rire de Molière" de Michael Edwards, vient d'être réédité aux Presses Universitaires de France (PUF), Collection Quadrige.

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