La sculpture "Exomind" de Pierre Huyghe.
La sculpture "Exomind" de Pierre Huyghe.
La sculpture "Exomind" de Pierre Huyghe. ©Maxppp - GEORGIOS KEFALAS
La sculpture "Exomind" de Pierre Huyghe. ©Maxppp - GEORGIOS KEFALAS
La sculpture "Exomind" de Pierre Huyghe. ©Maxppp - GEORGIOS KEFALAS
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Résumé

La culture se revendique "essentielle" mais comment, alors qu’une crise mondiale nous assaille, le démontrer ? Au micro de Marie Sorbier, le théoricien et critique d’art Nicolas Bourriaud livre des arguments pour alimenter le débat.

avec :

Nicolas Bourriaud (Historien de l'art, il a dirigé l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris, La Panacée et dernièrement le MoCo à Montpellier).

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Depuis la fermeture des lieux d'art et de culture, tout le milieu culturel ne cesse de se revendiquer comme "essentiel". Alors que nous vivons une crise planétaire où, au-delà de la pandémie, l'avenir de la planète est menacé, comment affirmer que l'art est essentiel ? Réponses au micro de Marie Sorbier avec le théoricien et critique d'art Nicolas Bourriaud, qui a récemment publié Inclusions. Esthétique du capitalocène aux Presses universitaires de France.

Extension du domaine de la subjectivité 

L'art est essentiel dans la mesure où, depuis les grottes de Lascaux, il étend la subjectivité. Dans un monde de plus en plus submergé par l'objet, et plus encore par le produit (au point où des racines amazoniennes sont maintenant brevetées par des compagnies américaines), l'art est l'extension du domaine de la subjectivité.                              
Nicolas Bourriaud

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Dans les expositions d'artistes du 21ème siècle, Nicolas Bourriaud observe une prise de conscience majeure de l'Anthropocène. Il définit l'art d'aujourd'hui comme un dialogue entre des sphères et des réalités extrêmement hétérogènes et diverses. Par exemple, l'artiste Pierre Huyghe mêle dans son travail la sculpture et des organismes vivants comme les abeilles ou les bactéries. Une représentation parmi tant d'autres du dialogue systématiquement entretenu par les artistes contemporains avec les objets, les machines et les êtres vivants. 

Ce dialogue prend également place dans le champ politique. En Nouvelle-Zélande, le parlement a octroyé en 2017 le statut de sujet, d'entité vivante, et donc une personnalité juridique, au fleuve Whanganui. Depuis, les droits et intérêts du fleuve peuvent être défendus devant la justice. 

Aujourd'hui, la ligne de lutte se situe précisément sur la question du sujet : octroyer le statut de sujet, être en interlocution avec les choses et les êtres. Cette lutte a toujours existé. Hélas, il y a encore peu de temps, certains catégories d'humains n'étaient pas considérés comme des sujets. L'extension de la subjectivité politique est au coeur des problématiques des artistes d'aujourd'hui. Rien que pour cela, l'art est essentiel.                              
Nicolas Bourriaud

Pour dépasser la division passéiste entre nature et culture, pour penser l'inclusion des êtres et des choses, l'activité artistique fait bouger nos représentations. L'Anthropocène, affirme Nicolas Bourriaud, a révélé à quel point notre espace contemporain est un espace de la promiscuité. 

Tout est sur tout. L'Anthropocène a créé de nouveaux plis spaciaux : tout d'un coup, on se retrouve en face d'un pangolin ou d'une chauve-souris. Ce n'était pas le cas dans un espace distribué de manière classique. Aujourd'hui, ces collisions existent. L'Anthropocène est un espace de promiscuité absolue, de sur-densité. Cet espace, les artistes d'aujourd'hui nous le mettent sous les yeux.                              
Nicolas Bourriaud

Pour Nicolas Bourriaud, une autre représentation qui caractérise notre époque est la figure de la boucle. Il prend pour exemple la crise de la vache folle en 2001, où l'on découvre que des vaches d'élevage étaient nourries à base de protéines de vaches. Cette pyramide de Ponzi se trouve aussi bien dans l'industrie agro-alimentaire que dans le système financier, précise Nicolas Bourriaud, où la valeur financière elle-même produit de la valeur financière.

Cet espace fermé sur soi est quelque chose auquel les artistes réagissent beaucoup. Les oeuvres contemporaines montrent une recherche du dehors par les artistes.                              
Nicolas Bourriaud

A la fin du 19ème siècle, l'historien d'art Aby Warburg était allé visiter la communauté amérindienne des Hopis, pour revenir en Europe avec une conclusion : le télégraphe et les communications modernes détruisent le cosmos, car l'existence du cosmos dépend de la distance. De même, lorsque Walter Benjamin parle de l'"aura", il la définit comme l'unique apparition d'un lointain. Pour Nicolas Bourriaud, c'est cette distance-là qui disparaît de nos jours.

Une centaine de théâtres en France, ainsi que le Frac PACA depuis le 25 mars, sont occupés. Si cette manifestation des artistes semble justifiée et efficace pour Nicolas Bourriaud, il décrie également un déficit de démocratie dans les institutions publiques. 

Beaucoup de municipalités en France engagent aujourd'hui une critique des institutions. Cette critique part d'une idée nocive, qui est celle d'une mauvaise horizontalité. Il est important d'avoir également de la verticalité dans le système culturel, c'est-à-dire des intermédiaires, qui sont les institutions. Je milite pour une plus grande autonomie des institutions par rapport aux pouvoirs publics, dans la mesure où elles produisent du sens et génèrent des activités qui ne doivent pas dépendre toutes d'un pouvoir central.                              
Nicolas Bourriaud

L'accusation d'élitisme a fait une apparition récente dans l'actualité lorsque la mairie de Lyon a décidé, le 5 mars, de retirer une part des subventions allouées à l'Opéra de Lyon afin de les redistribuer à d'autres organismes culturels considérés comme moins élitistes. Une critique récurrente, qui s'applique également souvent au milieu de l'art contemporain. Reprenant les propos du critique d'art Bernard Lamarche-Vadel, Nicolas Bourriaud rappelle que si l'art contemporain est élitiste, il est une élite à laquelle tout le monde peut appartenir.

À réécouter : "Désigner l'opéra comme élitiste, c'est un discours d'opposition dans lequel on ne se reconnaîtra jamais"

Des élites auxquelles tout le monde peut appartenir sont les seules élites dignes de ce nom. Autrement, ce sont des oligarchies. L'élite qu'est l'art contemporain est fondée sur le désir de connaissance, d'élever son univers à des niveaux plus complexes et riches.                              
Nicolas Bourriaud

Le but des institutions culturelles est d'élever le regard des gens. Remettre en cause ce principe, c'est une faillite totale de l'éducation, de la notion même de culture, et de la politique culturelle.                              
Nicolas Bourriaud

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation