Couverture du numéro 11 de la revue "L'Itinéraire" - Sacco
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Résumé

A l'occasion des 150 ans de la Commune de Paris, l'historien de l'action culturelle Mathieu Menghini explore au micro de Marie Sorbier les héritages culturels de ce soulèvement populaire, et comment ils influencent la politique culturelle en 2021.

avec :

Mathieu Menghini (Historien de l'action culturelle et conseiller dramaturgique au Théâtre national de la Colline).

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Le 18 mars 2021 marquait les 150 ans de la Commune de Paris. En quoi ce soulèvement populaire peut-il nous inspirer aujourd'hui, au-delà des récupérations politiques ? Au micro de Marie Sorbier, l'historien de l'action culturelle et conseiller dramaturgique au Théâtre national de la Colline Mathieu Menghini explore les héritages culturels de la Commune, et la manière dont ils peuvent influencer une politique culturelle en 2021. 

Conquêtes et ruptures

La Commune de Paris, ce sont des femmes et des hommes du peuple, des prolétaires français et étrangers, des artisans, des ouvriers, des artistes, qui expérimentent l'égalité en action, capables d'aller jusqu'au sacrifice suprême pour des conquêtes dont certaines nous paraissent aujourd'hui convenues, d'autres pas.                                          
Mathieu Menghini

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Ces conquêtes, explique l'historien de l'action culturelle, ce sont l'instauration de l'éducation publique, gratuite, laïque et obligatoire, l'instruction polytechnique et intégrale, l'épanouissement du corps et de l'esprit, la volonté de supprimer la division entre celles et ceux qui jouissent de la démocratisation culturelle et celles et ceux qui n'y ont pas accès. La Commune de Paris vise également à libérer l'art de la tutelle étatique, à le rendre autonome sans qu'il se replie pour autant dans une tour d'ivoire. 

C'est la définition même de l'art qui est transformée lors de la Commune de Paris. L'art n'est plus seulement une addition d'oeuvres et d'artistes, une succession de vernissages et de saisons, mais une véritable brèche dans le règne de la nécessité.                                          
Mathieu Menghini

Les aspirations culturelles de la Commune transgressent la division entre intellectuels et manuels, la séparation entre arts et industries, entre beaux arts et arts décoratifs, entre les métiers de la fonderie et ceux de la sculpture. Elles rompent avec la dichotomie convenue, traditionnelle, entre le pratique et le poétique, entre l'utile et le beau.                                          
Mathieu Menghini

L'ambition des communards peut se résumer, selon Mathieu Menghini comme une recherche du "luxe communal", expression que l'on doit au poète Eugène Pottier, auteur de l'Internationale en juin 1871. L'ambition non pas de partager la misère et le malheur, mais le meilleur, la possibilité pour chacun d'exprimer sa créativité, l'élargissement de la beauté dans la quotidienneté au sens de sa libération, de sa mise en effet.

Les communards avaient la conviction qu'en produisant, on se produit soi-même. Que le souci esthétique doit donc intégrer le processus du faire, de toutes les activités sociales, et non pas strictement celles considérées jusqu'alors comme artistiques. Sous la Commune, la culture et l'émancipation sont arrimées l'une à l'autre, et c'est sans doute son message le plus inspirant aujourd'hui.                                          
Mathieu Menghini

Eugène Varlin et l'idéal culturel de la Commune

Eugène Varlin, ouvrier relieur, est un personnage notoire de la mémoire des insurgés. Né dans une famille paysanne et républicaine de Seine-et-Marne, il s'est instruit en autodidacte, s'intéressant à de nombreuses disciplines comme la géométrie, le latin, l'orthographe, la grammaire. 

A force de fabriquer des livres, Eugène Varlin les a dévorés. On lui connaît une obédience doctrinale qui le situe du côté des communistes non-autoritaires, mais on pourrait mieux le définir par ses combats pour les droits des femmes, pour l'émancipation intellectuelle des travailleurs, pour leur instruction intégrale et polytechnique.                                          
Mathieu Menghini

Eugène Varlin a contribué à former la classe ouvrière française, explique Mathieu Menghini, à établir parmi les ouvriers une conscience de classe. A une époque où Paris était déjà en train de se gentrifier, un des enjeux pour la classe ouvrière était d'améliorer concrètement leurs conditions matérielles, qui souvent se nourrissait mal tout en payant très cher. Avec sa collègue militante Nathalie Lemel, Eugène Varlin a établi des restaurants ouvriers coopératifs nommés "La Marmite". Un lieu de vie, et de nourriture intellectuelle. 

On raconte qu'une fois les estomacs sustentés, ces cantines ouvrières se transformaient en véritables foyers dans lesquels on rêvait la transformation du monde, entre femmes et hommes de divers courants doctrinaux. Certains artistes, favorables à l'auto-émancipation des travailleurs, venaient y entonner un air lyrique une fois leur spectacle terminé.                                          
Mathieu Menghini

Ce croisement d'un plaisir sensible avec l'ambition d'émancipation et l'art est ce que Mathieu Menghini tente de refonder en Suisse avec l'aide d'acteurs sociaux et culturels sous le même nom, La Marmite. Ces parcours, où les repas continuent d'avoir leur importance, constituent des foyers d'émancipation populaire, des universités populaires nomades, visant à la fois l'assimilation collective, vivante et critique de la culture dite légitime, la diffusion d'oeuvres collaboratives réalisées par des artistes avec ces publics, et l'élargissement de la citoyenneté, la démocratisation de la démocratie. 

Démocratisation de la démocratie

La démocratisation de la démocratie est sans doute l'un des éléments les plus inspirants de la Commune. Il s'agit de faire cas des capacités sensibles et intellectuelles des classes populaires.                                          
Mathieu Menghini

Ce processus, précise Mathieu Menghini, tend à arrimer le politique à la vie sociale. A cet égard, la Commune a démontré la complexité institutionnelle et la démultiplication politique de la vie sociale. Le soulèvement populaire comptait non seulement un conseil communaliste, mais aussi de nombreux clubs, églises, squares et rues investis par femmes, hommes, Français et étrangers. 

Cet arrimage de la politique formelle et institutionnelle à la vie sociale est une forme d'élargissement de la citoyenneté. C'est peut-être dans ce dépérissement de la politique formelle, de son institutionnalité, que se niche cette possible démocratie vraie, cette démocratisation de la démocratie. La culture à son rôle à jouer, articulée à cette émancipation sociale et politique.                                          
Mathieu Menghini 

Pour aller plus loin, découvrez la tribune de Mathieu Menghini au sujet du communard Eugène Varlin, parue le 19 mars 2021 dans le quotidien Le Courrier.

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation