L'auteur Vladimir Nabokov, écrivant des lettres dans sa voiture (1958).
L'auteur Vladimir Nabokov, écrivant des lettres dans sa voiture (1958).
L'auteur Vladimir Nabokov, écrivant des lettres dans sa voiture (1958). ©Getty -  Carl Mydans
L'auteur Vladimir Nabokov, écrivant des lettres dans sa voiture (1958). ©Getty - Carl Mydans
L'auteur Vladimir Nabokov, écrivant des lettres dans sa voiture (1958). ©Getty - Carl Mydans
Publicité
Résumé

Suite à la sortie du troisième tome des oeuvres romanesques de Vladimir Nabokov en Pléiade, retour au micro de Marie Sorbier sur le légendaire roman "Feu Pâle", avec le critique littéraire Alexandre Gefen.

avec :

Alexandre Gefen (Directeur de recherche au CNRS, critique littéraire.).

En savoir plus

Le tome III des oeuvres romanesques complètes de Vladimir Nabokov a paru le 4 février 2021 dans la Bibliothèque de la Pléiade. Une édition publiée sous la direction de Maurice Couturier, dans laquelle figurent les ouvrages Pnine, Ada ou l'Ardeur, La Transparence des choses, Regarde, regarde les arlequins !, L'original de Laura et Feu Pâle. Ce dernier est un roman avec une forme singulière : il s'agit d'un poème de 999 vers, écrit par un universitaire, et de son commentaire, écrit par son ami, universitaire lui aussi, mais également ancien roi déchu d'un pays inconnu. Au micro de Marie Sorbier, le critique littéraire Alexandre Gefen analyse l'acuité de Feu Pâle quant à note époque actuelle, avide de commentaire au point parfois d'oublier la source même des débats. Ce roman légendaire, publié en 1962, serait-il une critique de l'exégèse permanente ?

"Un jeu de miroirs troublant où la vie et la mort s'entrecroisent"

Feu Pâle joue assurément sur l'énigme, comme le suggère la mention de Sherlock Holmes très tôt dans le poème. C'est un texte qui a été qualifié de chef-d'oeuvre de la post-modernité, ce moment historique où l'on doute des interprétations.            
Alexandre Gefen

Publicité

Feu Pâle est autant un roman qu'un dispositif, estime le critique littéraire. Tout d'abord, un avant-propos relatant la rencontre entre un poète (John Shade) et un universitaire (Charles Kinbote), et la manière dont ce dernier a recueilli le poème de son ami après sa mort. Ce poème fait 999 vers (et est inachevé car il est supposé en faire 1000), s'apparente à une vaste méditation sur le thème de la mort et constitue le deuxième élément de Feu Pâle. Viennent enfin s'ajouter des gloses et des notes où l'universitaire exégète Charles Kinbote s'imagine que le poème parle de lui, c'est-à-dire d'un roi déchu et exilé du royaume de Zembla. Kinbote formule alors l'hypothèse que les 999 vers sont une traduction de ce qu'il aurait raconté à son ami John Shade. 

En réalité, rien ne prouve que le poème est bien l'histoire transposée du royaume de Zembla. On est proche d'un délire interprétatif, où on ne sait plus après quelques pages du commentaire ce qu'il en est. S'agit-il d'un vol d'une histoire par le poète, histoire dont l'exégète revendique la paternité ? Ou au contraire, y a-t-il réellement eu un royaume de Zembla ? L'exégète ne serait-il qu'un autre personnage évoqué par l'index, un exilé russe fou ayant tout fantasmé ? L'ensemble du dispositif du roman est-il lui-même une fiction imitant celui d'une édition érudite ? Plusieurs hypothèses de lectures sont possibles. On ne sait pas si c'est l'exégète qui a inventé le poète ou bien l'inverse, c'est un jeu de miroirs où la vie et la mort s'entrecroisent de manière extrêmement troublante.            
Alexandre Gefen

Dans ce texte où l'exégète parle beaucoup de lui, Nabokov pointe-t-il vers l'idée que les critiques littéraires finissent, à travers les textes des autres, à ne parler que d'eux-mêmes ? Selon Alexandre Gefen, il s'agit d'une hypothèse de lecture selon laquelle Feu Pâle serait un délire philologique mettant en scène la tendance à la surinteprétation des critiques littéraires. Cependant, une autre hypothèse veut que l'exégète n'est qu'une invention du poète, qui aurait créé son propre glosateur dans une ambition gigantesque de narcissisme. 

Le feu pâle de nos vies

Feu Pâle a donné lieu à autant d'interprétations que de débats, mais procure aussi un grand plaisir de lecture.

C'est une médiation extrêmement sombre sur la mort et la vie, à travers le poème qui parle d'oiseaux, mais aussi du suicide d'une jeune fille, d'une balle qui a tué la mauvaise personne... Une très belle variation métaphysique sur les apparences et la réalité du monde. Le feu pâle n'est pas seulement celui d'un texte, mais aussi celui de nos vies.            
Alexandre Gefen

Méconnu du grand public, qui associe plus souvent l'oeuvre romanesque de Vladimir Nabokov à Lolita, Feu Pâle incarne une folie littéraire dans une forme étonnante. Chef-d'oeuvre de la post-modernité, époque où l'on doute de la nature des choses, ce roman est, selon Alexandre Gefen, l'exemple le plus fort de jeu littéraire de déconstruction du sens. Un jeu auquel se prêtaient aussi notamment les nouvelles de Jorge Luis Borges et les textes de Julio Cortázar, et qu'Umberto Eco tenait pour constitutif de l'oeuvre moderne, celle dont le lecteur pouvait lui-même fabriquer et inventer le sens.

Ce jeu aussi vertigineux que poétique auquel se livre Nabokov dans Feu Pâle a rencontré divers effets. Le poème pouvait être considéré comme ironique, singeant un geste ou une figure imposée. Pourtant, il a été édité, aux Etats-Unis, sans les autres parties du texte original de Nabokov, simplement apprécié pour la magnificence de son style. Un choix d'édition qui aurait déplu à Nabokov, selon Alexandre Gefen, car l'écrivain russe tenait particulièrement au jeu de miroirs opéré dans Feu Pâle

Le poème de 999 vers commence par 11 vers racontant comment un oiseau se tue en se cognant contre une vitre. Le poète s'identifie à cet oiseau mourant, mais aussi à un oiseau qui est dans le ciel et qui survit. Il voit se réfléchir le monde extérieur à travers la vitre de son bureau, mais voit aussi son bureau se projeter à l'extérieur... Nabokov, qui a semé toute une série d'indices énigmatiques, n'aurait pas apprécié qu'on réduisit son texte simplement au poème.            
Alexandre Gefen

Le poème n'a pas de sens sans exégèse. Les deux textes fonctionnent en relation l'un avec l'autre, au point que l'on a pu qualifier ce livre de Nabokov comme étant le premier roman hypertexte, dans lequel il y a une circulation entre plusieurs strates textuelles, bien avant Internet.            
Alexandre Gefen

À réécouter : Extension du domaine de la littérature, avec Alexandre Gefen

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation