Un selfie durant le festival de sculpture de la ville de Jilin en Chine en 2021
Un selfie durant le festival de sculpture de la ville de Jilin en Chine en 2021
Un selfie durant le festival de sculpture de la ville de Jilin en Chine en 2021 ©Getty - China News Service
Un selfie durant le festival de sculpture de la ville de Jilin en Chine en 2021 ©Getty - China News Service
Un selfie durant le festival de sculpture de la ville de Jilin en Chine en 2021 ©Getty - China News Service
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Résumé

Selfies, stories, mèmes... nous esthétisons nos vies quotidiennes en permanence. Vincenzo Susca, enseignant-chercheur en sociologie à l'université Paul Valery de Montpellier, nous explique en quoi cette exposition change notre rapport à l'art.

avec :

Vincenzo Susca.

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« Avec l’émergence de la culture numérique, le public est devenu œuvre d’art et artiste »

Réels, mèmes, stories…partout la vie quotidienne est devenue le cœur de la culture, à la fois sujet politique et objet de consommation. Vincenzo Susca, enseignant-chercheur en sociologie, affirme que « la culture a souhaité l’émancipation du public, nous constatons en même temps sa volontaire aliénation ». En effet, le rêve des grands philosophes, sociologues, écrivains du XIX-XXème siècle était l’émancipation du public, c’est-à-dire la démocratisation de la culture qui pourrait transformer tout un chacun en sujet compétant voire même, selon Vincenzo Susca, d’après le rêve d’Oscar Wilde, de Walter Benjamin et de Friedrich Nietzsche en artiste.

« Nous constatons avec l’émergence de la culture numérique qu’à bien des égards, ce public est devenu œuvre d’art, il est devenu aussi artiste. Quand on voit les stories, les réels, twitch, on s’aperçoit à quel point, tout un chacun, est aujourd’hui à la fois artiste, auteur d’une œuvre,  d’un récit mais également que chacun devient œuvre d’art. Ce n’est pas seulement une œuvre comme celle que l’on voit dans les musées mais une œuvre qui est à disposition du consommateur ; qui en devient objet. Sur internet tout devient marchandise, information, mises à dispositions de services comme des spectacles. C’est une manière tout à fait paradoxale de considérer cette condition. »

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Le quart d’heure Warholien s’est-il transformé en vie entière ?

Selon Vincenzo Susca , la vie entière est spectacularisée et esthétisée ; elle devient à la fois œuvre, spectacle et marchandise. Il n'y a plus de frontière entre nos masques en tant qu'artiste, spectacle ou récit et notre vie biologique ; nous sommes tout le temps en scène et la scène est une autre vie.

« Il faut prendre acte de cette médiatisation de l'existence. Les médias, pendant longtemps, on était une scène temporaire, un spectacle auquel on allait le soir ou pendant la nuit. Aujourd'hui, ce spectacle est devenu notre vie quotidienne, même au delà de ce que les situationnistes pensaient dans les années 50 et 60. »

D’après Vincenzo Susca, Walter Benjamin pensait que multiplier à l’infini les images, les photos ou encore les films, enlevait l'aura à l'œuvre d'art.

« Vous pouvez voir la Joconde partout, elle n'est plus sacrée. Ce que Walter Benjamin n’avait pas bien vu, c'est ce que j’appelle « le devenir œuvre du public » c’est-à dire le moment où cette aura ne disparaît pas et va sacraliser tout un chacun dans la vie quotidienne : à chaque story, chaque mème, chaque reel, chaque live, chaque événement qui a lieu sur twitch devient en quelque sorte sacré pour différentes communautés. »

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Faut-il prendre acte de la mort de l’art ?

Hegel a pensé la question de la mort de l'art. D’après Vincenzo Susca, lorsque Hegel  annonçait la mort de l'art, il le faisait avec une certaine forme de mépris, voire de tristesse. La mort de l'art aujourd'hui est contemporaine à sa capitalisation. En effet, ce qui était auparavant art est aujourd’hui mis au second plan.

« Parfois, même les musées abritent la beauté, mais la beauté leur échappe de plus en plus. Ainsi, d'une certaine manière, ce qui était marginal, secondaire, banal, voire éphémère, devient artistique et l'art doit se battre pour acquérir encore son statut. Il y a des exemples qui essayent de mettre en application ces deux dimensions. Je pense par exemple au NFT « Non Fungible Token », un domaine où d’une part vous avez ce qu’on appelait auparavant « art » et de l'autre, vous avez la création anodine, celle basée sur la récréation, le jeu, la fête qui change complètement le statut de l'art et qui nous place en face d’une condition où l’art n'est plus lié aux musées, aux galeries ni académies. »

L'art devient alors la capacité et la possibilité qu'un groupe, qu’une tribu ou encore qu'un cloud puisse esthétiser, valoriser, créer un objet esthétique autour desquels ils dansent ensemble et éprouvent une forme d'émotion partagée qui devient art.

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Actualité : L’ouvrage Industrie culturelle et vie quotidienne. Entre art, spectacle et marchandise de Vincenzo Susca vient de paraître aux Éditions Liber.

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Alexandre Fougeron
Réalisation