Photo of LIVE AID with Bob Dylan, Lionel Richie and other artists
Photo of LIVE AID with Bob Dylan, Lionel Richie and other artists ©Getty - Richard E. Aaron / Contributeur
Photo of LIVE AID with Bob Dylan, Lionel Richie and other artists ©Getty - Richard E. Aaron / Contributeur
Photo of LIVE AID with Bob Dylan, Lionel Richie and other artists ©Getty - Richard E. Aaron / Contributeur
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Que ce soit "Ethiopie" en 1985 ou "Don't Look Up" ces jours-ci, les chansons engagées accompagnent les catastrophes et les combats de l'époque. Luis Velasco-Pufleau, musicologue nous raconte les origines et les enjeux de ces chansons humanitaires.

Les enfants français des années 80 ont tous fredonné Ethiopie, cette chanson collective de 1985 ; et plus récemment dans le film d’Adam McKay Don’t Look Up visible sur Netflix, Ariana Grande se livre au même exercice : chanter un hymne pour alerter de la fin du monde à venir.

Créer des chansons humanitaires 

Selon Luis Velasco-Pufleau, le concert d'Ariana Grande dans le film Don’t Look Up est une parodie du concert humanitaire, du discours et du dispositif médiatique mobilisés dans ce type de concert comme il y en a eu dans les années 70 et 80. Les concerts organisés pour le Bangladesh par Georges Harrison en 1971 ou les Live Aid et Live 8 organisés par Bob Geldof en 1985 ont été fondés sur le modèle du concert de charité qui consiste à créer des manifestations musicales afin de récolter des fonds pour une cause.

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« Ce qui a changé dans les années 80 et qui a été complètement nouveau, ce sont les chansons humanitaires ; ces vidéo-clips où les musiciens se mettent en scène dans un studio en train d’enregistrer une chanson. La première chanson de ce type a été "Do They Know It’s Christmas" de Band Aid sorti en novembre 1984 quelques mois avant la "Chanson pour l’Ethiopie" des Chanteurs sans frontières. Depuis il y a eu des chants humanitaires portant pour la plupart sur l’Afrique mais aussi sur Haïti ou l’Indonésie par exemple. »

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La principale utilité de ces chansons, d’après Luis Velasco-Pufleau, est de donner de la visibilité aux chanteurs et aux célébrités qui participent à ce projet. Dans le film Don’t Look Up, ce qui compte est d’occuper l’espace médiatique. 

« Ce qui est intéressant dans les chansons humanitaires c’est ce qu’elles montrent mais aussi ce qu’elles ne montrent pas. Dans ces vidéo-clips ce sont des chanteurs ou des célébrités avec des casques audios qui chantent pour secourir des victimes dans une partie du monde, généralement lointaine. L’enjeu repose sur le don de quelques euros ou francs, à l'époque, pour éviter que les victimes ne meurent de faim par exemple. »

Ces chansons humanitaires apparaissent dans un contexte plus large où les idéaux d’émancipation et de justice sociale sont remplacés par un discours où les droits humains se sont réduits au droit à la subsistance. 

« Ce qui compte c’est que ces enfants ne meurent pas de faim mais on ne va pas se poser la question de pourquoi cette famine arrive à ce moment-là, à cet endroit précis. Pourtant les idéaux d’émancipation et de justice sociale sont extrêmement présents depuis les années 60, avec l’indépendance d’une grande partie des pays d'Afrique. La question de la lutte pour la décolonisation a été remplacée par la question de la subsistance. »

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Une dépolitisation des idéaux d’émancipation et de justice sociale

Ces vidéo-clips des chansons humanitaires vont transformer une question politique en question morale. Selon Luis Velasco-Pufleau, ce qui compte c’est de donner. 

« Si on ne donne pas cela veut dire que l’on est des mauvaises personnes parce qu’on laisse des enfants mourir de faim. Mais ce qui se cache c’est toute l’épaisseur géopolitique de ces conflits, de ces famines, de la gestion des catastrophes naturelles qui ne sont jamais neutres. » 

Les personnes participant à ces projets humanitaires sont généralement des artistes de la pop qui ont besoin d’avoir de la visibilité dans leur pratique. D'après Luis Velasco-Pufleau, ce n’est pas le cas dans les années 80, où des artistes avec des trajectoires solides, comme Bob Dylan, Michael Jackson ou encore Jean-Jacques Goldman croyaient que leurs actions étaient utiles et avaient un sens par le biais des ONG : Médecins Sans Frontières, Oxfam ou encore UNICEF. Cet engagement s’inscrivait également dans une désillusion plus large face aux deux grandes idéologies politiques du XXème siècle : le socialisme et le capitalisme. 

« On s’est retrouvés dans une impasse et on s’est dit "Il faut sauver quelques enfants et avec ça on aura fait notre devoir." »

Actualité : Luis Velasco-Pufleau est musicologue, Marie Skłodowska-Curie Global Fellow à l'Université de Berne et à l'Université McGill. Il est co-directeur de la revue Transposition. Musique et sciences sociales et rédacteur en chef du carnet de recherche Music, Sound and Conflict.