La littérature, une manière de prêcher le faux pour savoir le vrai ?
La littérature, une manière de prêcher le faux pour savoir le vrai ?
La littérature, une manière de prêcher le faux pour savoir le vrai ? ©Getty
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Résumé

Une information doit-elle être véridique pour être digne d'intérêt ? Après la parution de son ouvrage "Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?" aux éditions de Minuit, l'essayiste et psychanalyste Pierre Bayard revient sur l'importance de la fiction au micro de Marie Sorbier.

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Pierre Bayard (professeur de littérature française à l'université de Paris VIII et psychanalyste, écrivain.).

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Une information doit-elle être vraie pour être intéressante ? Nous baignons au quotidien dans un flux incessant de nouvelles, et il est parfois difficile de faire le tri. Peut-être parce que le critère de la véracité n'est pas le bon ? Du moins, il n'est pas le seul à devoir être examiné. L'essayiste et psychanalyste Pierre Bayard, professeur de littérature à l'université Paris 8, revient au micro de Marie Sorbier sur ce questionnement de la véracité.

Après Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? et Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ?, Pierre Bayard publie, toujours aux éditions de Minuit, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? En dénigrant au cours des dernières années le pouvoir, par peur aussi bien que sous le joug d'une sorte d'injonction morale, sommes-nous en train de réduire dangereusement le champ de la fiction ?

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Avant tout, qu'est-ce qu'une fiction ? Selon Pierre Bayard, la fiction a toujours été présente dans l'histoire de l'humanité et est donc à ne pas confondre avec des termes récents et galvaudés comme fake news et post-vérité. Au contraire, la fiction est une constituante du psychisme humain, affirme le psychanalyste.

Ce qui a changé, c'est la diffusion de la fiction, qui est devenue exponentielle avec Internet. Mais n'oublions pas qu'Internet n'est pas que le lieu du mensonge : c'est aussi le lieu de la vérification.                                                
Pierre Bayard

Au sein de la sphère littéraire française, Pierre Bayard regrette une régression de la fiction face au déferlement de l'autofiction, forme où les écrivain.e.s mettent en scène leur vie personnelle. 

Je pense que Dieu a créé les romanciers et les romancières pour inventer des personnages et des histoires, et pas pour raconter leur vie.                                                
Pierre Bayard

Cependant, la fiction ne permettrait-elle pas, au contraire, d'atteindre un degré de réalité plus intense ? 

C'est bien le cas de la littérature, confirme l'essayiste, en ce qu'elle transpose des événements de la vie réelle afin d'atteindre à une forme de vérité autre que la vérité historique. Mais alors, dans quelle mesure peut-on injecter cette forme de vérité littéraire dans d'autres domaines que la littérature elle-même ? Le professeur de littérature cite à ce titre l'exemple des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, où l'auteur relate ses dialogues avec le président américain George Washington, tout en précisant que ce dernier a oublié ces entretiens. Plus tard, différents historiens révèleront que ces entretiens n'ont tout simplement jamais existé. Ce grand texte littéraire qui se présente aussi comme un ouvrage d'histoire personnelle et collective interroge : jusqu'où peut-on injecter des transpositions littéraires dans le récit de l'Histoire ?

Dans son ouvrage Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?, Pierre Bayard prend également exemple du journaliste allemand Claas Relotius, éjecté du quotidien Der Spiegel après avoir transformé certains de ses reportages avec des procédés littéraires : inventions de noms de personnage, ajouts d'éléments... Tant de suppléments au récit qui, s'ils relèvent de la vérité littéraire, n'ont peut-être pas la même légitimité dans la vérité journalistique. 

L'enjeu de la véracité tiendrait alors plutôt à la manière dont l'auteur présente le fait qu'il est en train de relater.

Un pacte est scellé entre l'auteur de la fiction et le lecteur ou la lectrice, et il devrait préciser dans quel genre de récit on se trouve. Par exemple, il faudrait demander à Donald Trump de préciser dès qu'il invente un mensonge qu'il est dans le domaine de la fiction littéraire.                                                
Pierre Bayard

Trump est une allégorie de l'inconscient : il refuse de voir la réalité en face et fait alterner des énoncés complètement contradictoires.                                                
Pierre Bayard

À réécouter : Elections US : Trump, une fiction bien réelle ?

L'inconscient, explique le psychanalyste, relève d'une forme de vérité subjective qui a peu à voir avec la vérité historique. Ainsi, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a analysé le récit de Misha Defonseca Survivre avec les loups (1997), où elle raconte comment elle avait été adoptée par des loups lorsqu'elle traversait l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, comme étant à la fois un mensonge historique et une vérité subjective.

Misha Defonseca avait besoin de se raconter cette histoire pour rester cohérente avec elle-même, pour survivre. Ce type de fiction ne fonctionne que s'il y a des personnes pour y croire. Le livre a fonctionné car des centaines de milliers de lecteurs et lectrices ont accepté l'idée que les loups pouvaient défendre les valeurs de la famille et adopter les enfants en détresse.                                                
Pierre Bayard

Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?, Pierre Bayard souligne également les vertus des histoires fausses, notamment dans le domaine scientifique. 

Par exemple, aux Etats-Unis en octobre 1938, le canular radiophonique d'Orson Welles annonçant  l'arrivée d'extraterrestres sur Terre a poussé des centaines de millions d'Américains a prendre la route dans un élan de grande panique. Cette même panique a donné lieu à de nombreux travaux scientifiques, qui ont tous fini par révéler que cet effroi n'existait que dans l'imagination d'Orson Welles et de quelques journalistes. 

De même, Freud affirme qu'une partie de l'énergie psychique peut être détournée vers des activités scientifiques et artistiques en prenant appui sur la vie de Léonard de Vinci, dont il affirme qu'elle était aussi pauvre sur le point de vue sentimental que riche en termes de recherches scientifiques. Un seul hic : des recherches ultérieures aux écrits de Freud ont révélé que la vie sentimentale de Léonard de Vinci était particulièrement dense. Ses relations étaient tout simplement cachées à l'Histoire parce qu'elles étaient homosexuelles.

Là encore, une information fausse sert de base à des recherches scientifiques tout à fait sérieuses et fondées.                                                
Pierre Bayard

Pour aller plus loin :

À réécouter : Fausses nouvelles et théories du complot : la guerre des récits

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation