Howard Phillips Lovecraft - Public domain wikimedia commons
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Résumé

Traduire toute l’œuvre de Lovecraft, pari impossible ? David Camus, traducteur, nous raconte ce projet fou qui vient de prendre fin avec l’édition de sept volumes en français.

avec :

David Camus (écrivain).

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Howard Phillips Lovecraft est l’auteur d’une œuvre considérable. Il est reconnu comme l’un des écrivains américains les plus importants du XXe siècle. Il s’est attaché notamment à dépeindre une humanité luttant contre les agissements de divinités titanesques venues des étoiles et fait figure de pionniers dans le domaine des mondes imaginaires partagés. Il inspire toujours de nombreux auteurs. 

David Camus a eu la tâche titanesque de traduire en français toute l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft.

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Comment traduire une œuvre monde ?

Selon David Camus, devant une œuvre difficile à traduire comme celle de Howard Phillips Lovecraft, il faut prendre la mesure de l’immensité de la tâche à accomplir et la traduire avec tous les outils nécessaires. Lorsque David Camus a commencé ce travail il y a onze ans, il s’est créé un index, un dictionnaire Lovecraft où sont notés tous les mots de l’auteur et leurs traductions possibles en français, les traductions de ses prédécesseurs ainsi que les siennes. 

Ce dictionnaire m'a aidé tout le long de ce travail, commencé il y a onze ans. C'était absolument nécessaire, fondamental et très utile. Par ailleurs pour le sens et  l'atmosphère de Lovecraft, j’ai voulu traduire l'ensemble de l'œuvre, toute la fiction et les principaux essais. Quand je repère que dans la totalité de l'œuvre de Lovecraft, un mot n'apparaît qu'une seule fois en anglais, dans ma traduction, il doit y avoir ce même mot traduit en français, une seule fois. Quand un mot apparaît plusieurs fois en anglais, ce même mot dans ma traduction doit apparaître plusieurs fois en français. 

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Selon David Camus, on ne peut pas traduire une œuvre monde et ne pas être atteint personnellement. Il est nécessaire de s’en tenir à l’écart car traduire déteint énormément sur le quotidien du traducteur.

Lovecraft n'est pas toujours un auteur facile. Ce n'est pas mon ami mais cela ne m'empêche pas de travailler beaucoup sur lui et de l'apprécier énormément. Je n'ai cessé de le redécouvrir avec ces traductions. Je sais que le propre du travail d'un traducteur ou d'un auteur est d'être seul, mais on se fait accompagner. J'ai eu la chance inouïe de pouvoir bénéficier du soutien d'une communauté tout entière sur Ulule, qui est la communauté qui a porté ce projet depuis le début, en avril 2018, et qui a permis de financer le projet et de m'accompagner tout au long de ces quatre années de travail.

"Une traduction n’est pas le fruit du hasard"

Avant de traduire l’œuvre intégrale, David Camus avait déjà traduit deux ouvrages de Lovecraft, deux recueils de nouvelles. 

On avait demandé 10 000 euros sur Ulule. On espérait obtenir 100 000 pour pouvoir financer la traduction, l'impression et un voyage à Providence ; la ville où Lovecraft a vécu, là où il est né, où il est mort et enterré. On a obtenu beaucoup plus et cela nous a énormément surpris et ravi. Par ailleurs, j’ai échangé pendant trois ans et demie avec la communauté composée de plus de 5000 personnes, je postais et donnais des nouvelles et les gens étaient là pour m’encourager. C’était une aide inestimable et cela a coloré, teinté toute l'œuvre, tout mon travail. A chaque fois que j'écrivais une note de bas de page, une préface ou mon journal, c’est à ces gens que je pensais. 

Selon David Camus, Howard Phillips Lovecraft n’a pas toujours été bien traduit car cela demande un travail difficile à fournir dans des conditions normales d’une traduction et notamment pour des questions financières. Traduire Lovecraft met trois fois plus de temps que traduire n'importe quel auteur car il n'écrit pas forcément pour être lu.  Cela peut paraître paradoxal chez un auteur, mais d’après David Camus, Lovecraft est un auteur qui ne souhaite pas être lu. En effet, nombre de ses œuvres n’ont pas été envoyées aux éditeurs, et beaucoup sont posthumes. En outre, le style est parfois alambiqué, les phrases longues, et les mots, le vocabulaire n'est pas forcément à entendre au sens premier, il faut aller chercher un sens plus ancien selon David Camus. 

Je pense par exemple au mot "timide", Lovecraft n'écrit pas "shy". Il faut prendre le sens plus ancien "craintif". Il faut toujours aller chercher le sens le plus loin et on ne peut à aucun moment se permettre de ne pas regarder le dictionnaire, même sur des mots qu'on croit connaître. Il faut regarder le dictionnaire et aller voir ce que Lovecraft a en tête. Et c'est cet exercice là qui est particulièrement difficile techniquement, et éreintant psychologiquement. 

Grâce à la traduction de David Camus, les lecteurs vont redécouvrir la tendresse de Lovecraft.

La première chose qui m'avait frappé il y a onze ans, quand j'ai commencé à le traduire, c'est l'humour. Lovecraft est quelqu'un qui a beaucoup d'humour. Difficile de parler d'horreur sans avoir aussi une certaine ironie, un certain détachement et un grand sens de l'humour. Mais ce qui me frappe le plus dans son œuvre, ce que j'ai cherché à rendre, c'est ce que j'appelle le cœur. Le cœur de Lovecraft, la tendresse, la délicatesse et l'attention aux autres, au monde, à la nature, à la condition humaine, et une certaine compassion.  

Lorsque David Camus a rendu les sept tomes, il a eu un profond sentiment de manque mais il savait qu’il retournerait dans ses traductions.

J'ai commencé par tomber malade puis il y a eu un moment où je me suis dit que je ne voulais plus entendre parler de lui. Et pourtant, j’y pense. Je continue à le lire, évidemment, en anglais, en français. Je continue à le traduire pour mon propre plaisir. Je ne peux pas vivre sans, c'est un auteur qui m'accompagne depuis longtemps. Une traduction n'est pas le fruit du hasard, je n'ai pas choisi de faire ce travail pour des raisons littéraire ou financière. C'est beaucoup plus personnel et pour moi, il y a un côté vital à aller jusqu'au bout ou en tout cas aussi loin que possible dans la traduction de cette œuvre.

Actualité : Lovecraft, l’intégrale prestige a paru aux éditions Mnémos et ressortira dans une nouvelle édition chez le même éditeur début 2022.

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