Une foule est rassemblée devant le théâtre de l'Odéon occupé, à Paris, le 17 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968. Un drapeau rouge a été hissé au fronton du théâtre, ainsi que des banderoles.
Une foule est rassemblée devant le théâtre de l'Odéon occupé, à Paris, le 17 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968. Un drapeau rouge a été hissé au fronton du théâtre, ainsi que des banderoles.
Une foule est rassemblée devant le théâtre de l'Odéon occupé, à Paris, le 17 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968. Un drapeau rouge a été hissé au fronton du théâtre, ainsi que des banderoles. ©AFP - UPI / AFP
Une foule est rassemblée devant le théâtre de l'Odéon occupé, à Paris, le 17 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968. Un drapeau rouge a été hissé au fronton du théâtre, ainsi que des banderoles. ©AFP - UPI / AFP
Une foule est rassemblée devant le théâtre de l'Odéon occupé, à Paris, le 17 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968. Un drapeau rouge a été hissé au fronton du théâtre, ainsi que des banderoles. ©AFP - UPI / AFP
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Résumé

Un théâtre est-il un refuge pour la parole ? Suite à l'occupation depuis le 4 mars du Théâtre de l'Odéon à Paris par des manifestants, l'historienne Marie-Ange Rauch rappelle que ce théâtre avait déjà été occupé en 1968. Au micro de Marie Sorbier, elle revient sur cet événement historique.

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Marie-Ange Rauch (Historienne, maître de conférence).

En savoir plus

Depuis le 4 mars 2021, le Théâtre de l'Odéon à Paris est occupé par des manifestants qui demandent, entre autres, la prolongation de l'année blanche pour les intermittents du spectacle jusqu'en août 2022. L'Odéon a également été occupé en 1968 : la salle de représentation était devenue une arène, siège de débats houleux. Au micro de Marie Sorbier, l'historienne Marie-Ange Rauch revient sur cette crise du théâtre en 1968.

Le Théâtre de l'Odéon était occupé en 1968 par un groupe composite, explique Marie-Ange Rauch, au sein duquel elle distingue plusieurs chefs de file : Jean-Jacques Lebel, fils de l'essayiste et poète surréaliste Robert Lebel et figure notoire de la contre-culture, qui animait notamment le Festival de la libre expression au Centre américain de Paris ; l'urbaniste Paul Virilio, observateur des transformations de l'espace urbain ; plusieurs professionnels du spectacle vivant impliqués dans le mouvement des intermittents du spectacle ; des étudiants n'appartenant pas aux organisations traditionnelles comme l'Unef ou l'Union des étudiants communistes.

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L'Odéon a été choisi en 1968 d'abord parce qu'il est dans le quartier de la Sorbonne, un quartier étudiant que maîtrisent bien les manifestants, mais aussi parce que ce théâtre est une tribune qui échappe aux organisations traditionnelles qui occupent les universités.                        
Marie-Ange Rauch

Le Théâtre de l'Odéon fut également choisi pour des raisons plus "théâtrales", précise l'historienne. Par exemple, Jean-Louis Barrault, directeur du Théâtre de l'Odéon en 1968, s'implique également dans l'occupation du théâtre. L'acteur et metteur en scène était déjà connu pour sa sympathie envers les mouvements étudiants remontant à 1966 et l'affaire des Paravents (une pièce de théâtre de Jean Genet dont les représentations furent défendues par des étudiants face à de nombreuses contestations politiques) et pour son aide aux partisans de la contre-culture. A noter qu'avant de choisir l'Odéon, le groupe de manifestants en 1968 avait envisagé d'autres hauts lieux culturels parisiens comme le siège de l'ORTF et la Comédie-Française.

On savait qu'avec Jean-Louis Barrault, les choses pouvaient bien se passer. L'Odéon cochait beaucoup plus de cases que l'ORTF, où une intervention violente de la police était certaine, ou la Comédie-Française, qui était mal située et où les choses risquaient aussi de passer mal.                        
Marie-Ange Rauch

Pourquoi l'occupation revient-elle aujourd'hui dans ce lieu mythique qu'est le Théâtre de l'Odéon ? Pour Marie-Ange Rauch, il s'agit avant tout d'une méconnaissance des liens historiques réels de ce théâtre avec les mouvements militants.

Les travaillants du spectacle et les organisations étudiantes ne ciblaient pas l'Odéon comme institution culturelle à occuper. C'est plutôt dans le feu de l'action que la contestation culturelle va prendre le pas.                        
Marie-Ange Rauch

Inauguré en 1959 en présence du général de Gaulle, le Théâtre de l'Odéon est perçu comme le théâtre officiel de la Cinquième République. Je ne suis pas certaine que les institutions culturelles sont aujourd'hui représentatives du gouvernement macroniste : on n'y a pas vu les membres du gouvernement inaugurer quoi que ce soit en grande pompe. Je doute que l'occupation d'aujourd'hui ait la même force symbolique auprès de l'opinion publique qu'en 1968,  où l'Odéon était effectivement le théâtre du ministre de la Culture André Malraux, et donc du Général.                        
Marie-Ange Rauch

De tels moments de démocratie vécus au coeur d'un théâtre ne font-ils pas partie de la mission de service public inhérente à ces institutions ? 

Pendant l'occupation de l'Odéon en 1968, qui a duré un mois, Paul Virilio se fait de moins en moins présent en tant que dirigeant du comité d'occupation. Victime de son identité anti-autoritaire, le mouvement d'occupation s'est fait dépasser par ses propres ambitions, estime Marie-Ange Rauch.

L'ambiance anti-autoritaire fait qu'on laisse les choses filer, jusqu'à ce que le comité devienne incapable de s'organiser, et que l'occupation devienne sauvage, avec des détériorations.  
Marie-Ange Rauch

Le Théâtre de l'Odéon est aujourd'hui comme en 1968 un lieu qui peut recevoir beaucoup de personnes, où l'on peut entendre la parole d'individus de toutes les composantes de la société parisienne et francilienne : des personnages importants, des célébrités, mais aussi des travailleurs, des mères de familles. Néanmoins, explique l'historienne, ces prises de parole aujourd'hui ont peu à voir avec une contestation de ce que représente l'Odéon au sein du réseau des institutions théâtrales nationales, que ce soient les théâtres nationaux de Paris ou les centres dramatiques nationaux. 

Ce qui se joue à l'Odéon aujourd'hui, c'est l'expression des différentes composantes de la société parce que la salle le permet. Certes, le spectacle a été définitivement arrêté et des travailleurs de ce domaine en parlent régulièrement, mais ce n'est pas la question principale.                        
Marie-Ange Rauch

Marie-Ange Rauch rappelle qu'en 1968, les occupants de l'Odéon font face à la crainte d'un incendie, un risque couru par l'occupation du théâtre par plusieurs centaines de personnes. Si bien que les occupants finirent par baisser le rideau de fer pour empêcher que le nombre de manifestants augmente, ce qui aurait pu faire s'effondrer le plateau et provoquer de graves accidents. Selon l'historienne, s'il s'agissait bien d'une occupation symbolique et politique à ses débuts, cette dimension restait limitée à des chefs de file qui ont rapidement quitté les lieux, laissant derrière eux une occupation désorganisée et dépourvue de réelles revendications. 

Je ne crois pas que les organisations étudiantes et syndicales seraient venues défendre les derniers occupants. On perd le sens, au fur et à mesure, d'une occupation qui n'est plus gérée par ceux qui l'ont initiée.                        
Marie-Ange Rauch

À réécouter : Un mouvement éclaté

À réécouter : Mai 68

Références

L'équipe

Marie Sorbier
Production
Anouk Minaudier
Collaboration
Lucile Commeaux
Collaboration
Hugo Altmayer
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Alexandre Fougeron
Réalisation