Herbier ou jardin sec rangé par classe suivant l’ordre du Jardin de l’Ecole Royale Vétérinaire.
Herbier ou jardin sec rangé par classe suivant l’ordre du Jardin de l’Ecole Royale Vétérinaire.
Herbier ou jardin sec rangé par classe suivant l’ordre du Jardin de l’Ecole Royale Vétérinaire. - Laura Clerc, Maxence Colleau (Wikimedia Commons)
Herbier ou jardin sec rangé par classe suivant l’ordre du Jardin de l’Ecole Royale Vétérinaire. - Laura Clerc, Maxence Colleau (Wikimedia Commons)
Herbier ou jardin sec rangé par classe suivant l’ordre du Jardin de l’Ecole Royale Vétérinaire. - Laura Clerc, Maxence Colleau (Wikimedia Commons)
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Résumé

Peut-on écrire une histoire de la colonisation grâce aux végétaux ? Éléments de réponses avec l’historien de l’art Samir Boumediene.

avec :

Samir Boumediene (Chercheur associé à la faculté d'histoire de l'Université de Cambridge).

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Aujourd’hui notre invité Samir Boumediene, historien de l'art et chercheur au CNRS, défriche d’épineuses questions autour, non pas des racines de l’histoire, mais de l’histoire des racines.

Nouveau Monde, nouvelles plantes

Ses travaux, portant sur les propensions du végétal à servir de témoin des rapports de force entre les humains, partent du postulat que les plantes sont des indicateurs rigoureux et importants de l'histoire politique des peuples. Tabac, coca, cacao, et d’innombrables autres plantes amérindiennes appropriées par les européens sont autant des marchandises que de véritables marqueurs végétaux de l’histoire de la colonisation.

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« La quête des plantes joue un rôle très important dans la colonisation du Nouveau Monde. L'objectif est de mettre la main sur des ressources minérales comme l'or, mais aussi des ressources végétales, notamment les épices : le poivre, la cannelle, le clou de girofle, la noix de muscade, etc. C'est d’ailleurs l'un des objectifs de Christophe Colomb, puisque son idée originale n'est pas d'aller en Amérique, mais d'aller du côté des archipels aux épices. » Samir Boumediene

Cependant, les plantes convoitées ou découvertes par les colons sur le sol amérindien n’ont pas uniquement une valeur économique. Certaines ont une réelle valeur médicinale et permettent aux européens de découvrir de nouvelles manières de se soigner ; d’autres ont quant à elles une valeur d’ordre symbolique, c’est le cas par exemple de la myrrhe, prisée par les religieux qui l’associent à l’Ancient Testament. Outre les nouvelles plantes découvertes, les colons rencontrent aussi des manières de les consommer qu’ils ignoraient totalement.

« Un exemple assez frappant est celui du tabac. Les européens observent différents moyens de l’absorber : le mastiquer, l’inhaler, etc… Mais le fait de le fumer est quelque chose de tout à fait nouveau pour eux, et qui par ailleurs, au départ, les dégoûte. » Samir Boumediene

En savoir plus : La colonisation par la racine

Les enjeux de la représentation des plantes

Par ailleurs, ce lot de nouveautés comporte aussi d’autres enjeux plus subtils. La découverte d’une plante suppose nécessairement sa représentation, qui elle-même implique des choix esthétiques cruciaux dans le processus de reproduction du réel à vocation scientifique.

« Est-ce que l’on représente une plante lorsqu’elle a des fleurs, ou lorsqu’elle n’en a pas ? Dans le second cas cela empêchera de savoir si les plantes peuvent avoir des fleurs ou non, à l’instar des fougères. Ou est-ce que l’on essaie de fabriquer une chimère ? Qui n'existe pas en réalité et porte simultanément des bourgeons, des fruits, des fleurs, des feuilles, etc… » Samir Boumediene

Avec la multiplication du nombre de plantes connues au 16ème siècle, les enjeux autour de la représentation des végétaux s’accroissent. Plusieurs solutions pour combler ce besoin de précision voient alors le jour : la première est une augmentation rigoureuse de la minutie apportée au dessin des détails déjà connus, accompagné d’un élargissement de la représentation aux fleurs ainsi qu’aux racines. L’autre solution, qui se développe à Pise aux alentours des années 1530 est celle des herbiers secs.

« On prend une plante, la fait sécher puis on la presse à l'intérieur d'un codex. Dans ce cas, ce qui va représenter la plante, c'est le spécimen. On suppose qu'un individu est capable de représenter l'ensemble de l'espèce à laquelle il appartient. Ce qui pose évidemment des questions assez fascinantes en termes d'identification. » Samir Boumediene

Une question de perspectives

Pour autant cette volonté de perfectionner les illustrations des végétaux découverts pose un autre problème de taille : celui de la perception, et plus précisément, celui de la différence de perspective entre celle du naturaliste chargé du recensement et de celle de l’illustrateur. Samir Boumediene nous explique que c’est la problématique principale à laquelle fait face Francisco Hernández lorsqu’en 1570 il est chargé par le roi d’Espagne Philippe II de faire l'inventaire des plantes et des remèdes qu'utilisent les habitants du Nouveau-Monde (essentiellement au Mexique).

« Il va compiler un herbier de plus de quatre mille feuilles à partir de milliers d'illustrations qui vont être réalisées par des artistes locaux appelés "tlacuilos". Lorsqu'on compare leurs illustrations entre les années 1530 et 1570, on peut observer une sorte d'européanisation du trait, même s’il y a une sorte de résistance de ces artistes qui vont continuer d'utiliser le système de pictogrammes qui était en vigueur avant la conquête. » Samir Boumediene

À la fin de sa vie, revenant sur son œuvre, le naturaliste Francisco Hernández n’hésite pas à se plaindre, s’avouant insatisfait du travail de ces tlacuilos car le considérant pas assez fidèle à sa vision des plantes.

« Ce qui se joue ici, c'est à la fois le rapport entre l'illustrateur et le naturaliste, mais aussi le rapport entre deux visions des plantes et deux visions du monde qui sont complètement différentes et qui sont justement en train de négocier une sorte de moyen terme, de middle ground. » Samir Boumediene

À lire : La quinine au cœur des rapports coloniaux