La sculpture "Le génie de la patrie" suite aux dégradations survenues le 12 décembre 2018.
La sculpture "Le génie de la patrie" suite aux dégradations survenues le 12 décembre 2018. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
La sculpture "Le génie de la patrie" suite aux dégradations survenues le 12 décembre 2018. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
La sculpture "Le génie de la patrie" suite aux dégradations survenues le 12 décembre 2018. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
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Que détruisons-nous quand nous vandalisons des œuvres d’art ? Alors que débute le jugement de dix personnes suite aux dégradations de l'Arc de Triomphe en 2018, la sociologue Anne Bessette revient sur la notion de vandalisme au micro de Marie Sorbier.

Avec
  • Anne Bessette Docteure en sociologie et chercheure associée au CERLIS

Dix personnes sont jugées cette semaine suite aux dégradations de l'Arc de triomphe en marge d'une manifestation des gilets jaunes en décembre 2018. Cinq œuvres d'art, dont un buste de Napoléon décapité, avaient alors été atteintes. Pour comprendre la portée de ce geste, la sociologue Anne Bessette, spécialiste du vandalisme des œuvres d'art, est au micro de Marie Sorbier. Le mot "vandalisme" est un néologisme forgé pendant la Révolution française par l'abbé Grégoire, qui dit dans ses mémoires : "Je créais le mot pour tuer la chose". A quoi se réfère exactement le terme "vandalisme" ?

Le terme "vandalisme" doit son origine au peuple des Vandales. Cette référence à la barbarie, explique Anne Bessette, est toujours présente dans la conception actuelle du terme, qui est employé aujourd'hui pour désigner des dégradations contestables et condamnables.

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Les actes de vandalisme sur le patrimoine revêtent-ils une dimension de revendication politique ou sociale ? Pour la sociologue, viser le patrimoine donne avant tout à ses actes une certaine visibilité. Elle cite à ce titre La Joconde, qui tire une partie de sa notoriété de ses nombreux vols et disparitions. Ainsi, des oeuvres d'art peuvent être valorisées symboliquement par un acte de vandalisme. De même, lorsqu'un tableau de l'artiste américain Cy Twombly exposé dans la collection Lambert à Avignon fut dégradé en 2007 par une jeune femme, le directeur de la collection n'avait pas caché que cet acte avait donné à l'exposition un coup de publicité majeur. Plus encore, Cy Twombly lui-même avait affirmé que cet acte lui assurait plus de reconnaissance dans le paysage culturel français.

Y a-t-il un profil type pour les auteurs d'acte de vandalisme ? S'ils sont souvent assimilés à des actes de folie, explique Anne Bessette, notamment lorsque les dégradations portent sur des oeuvres d'art classique situées dans des musées, ses études montrent que le vandale d'art n'a pas nécessairement d'antécédents psychiatriques. Dans son ouvrage Du vandalisme d'oeuvres d'art, disponible aux éditions L'Harmattan, elle dresse une typologie du vandalisme d'art, où ressort notamment un type qu'elle nomme le vandalisme psychopathologique. 

Le vandalisme psychopathologique semble effectivement être la conséquence de troubles mentaux. Néanmoins, cela ne concerne qu'une petite partie des cas étudiés, et reste un phénomène assez rare.                    
Anne Bessette

La typologie d'Anne Bessette montre également que les actes de vandalisme d'art sont souvent le premier outrage à la loi que commettent leurs auteurs. Parmi ces primo-délinquants que sont les vandales d'art, on trouve notamment des artistes, précise la sociologue. 

Outre le vandalisme psychopathologique, elle identifie des types plus prépondérants comme le vandalisme artistique. Cette forme de vandalisme s'inscrit dans une démarche de création artistique, où le vandale cherche à contribuer à l'oeuvre qu'il prend pour cible. 

Existent aussi le vandalisme politique, représenté par des dégradations comme celles commises sur l'Arc de Triomphe en décembre 2018. Néanmoins, le vandalisme de l'Arc de Triomphe s'apparente également à un vandalisme en réaction à ce qui est représenté dans l'oeuvre d'art. Par exemple, le fait de prendre pour cible la figure de Napoléon et l'idéologie qu'elle incarne en en détruisant les bustes qu'on trouve autour de l'Arc de Triomphe. 

Un autre type, le vandalisme comme critique esthétique ou institutionnelle, consiste à s'en prendre à une oeuvre d'art afin de critiquer l'oeuvre elle-même ou l'institution muséale où elle se trouve. Enfin, le micro-vandalisme concerne les dégradations qui ont lieu quotidiennement dans les musées, de manière si fréquente qu'il est difficile d'en estimer le nombre exact.

Dans son étude, Anne Bessette retranscrit un entretien avec un employé du musée Rodin, où ce dernier explique comment les sculpture s'abîment à mesure que les visiteurs les touchent.

Les sculptures sont polies à certains endroits par les mains des visiteurs. Ce sont aussi souvent des coups de crayon, des chewing gums collés... On imagine par exemple des visites scolaires. C'est un peu moins romantique.            
Anne Bessette

Ce vandalisme qui a lieu à l'intérieur des musées est peu médiatisé car, étant responsables des collections qui leur sont confiées, les directeurs de musée souhaitent rarement communiquer dessus. Ainsi, rares sont les responsables d'institutions muséales qui ont accepté de s'exprimer à ce sujet lorsqu'Anne Bessette a cherché à les interroge. 

Dans certains cas, alors que des restaurateurs m'avaient appris qu'une oeuvre avait été vandalisée, on m'a ensuite soutenu que ce n'était pas le cas. Il y a un embargo sur le sujet qui est compréhensible car certains cas de vandalisme recherchent une forme de visibilité, et il fait sens de ne pas la leur donner. En revanche, il faudrait davantage sensibiliser le public sur le micro-vandalisme car il est très destructif pour les oeuvres.            
Anne Bessette

Pour la sociologue, une grande différence sépare le vandalisme au sein d'un musée du vandalisme qui a lieu dans l'espace public. Dans un musée, les vandales sont supposément conscients du lieu où ils se trouvent, et des risques que représente leur acte. Souvent, les personnes qui décident de vandaliser une oeuvre dans un musée le font de manière préméditée. Dans l'espace public, il est plus envisageable pour un vandale de ne pas se faire repérer et poursuivre suite à une dégradation. Dans le cas des dégradations de l'Arc de Triomphe, il s'agit vraisemblablement, selon Anne Bessette, des conséquences d'un mouvement de foule plutôt que d'un geste prémédité. 

En parlant avec des vandales qui agissent dans des musées, j'ai constaté qu'ils avaient réfléchi longtemps à ce qu'ils allaient faire, et avaient effectué de nombreux repérages. Ces personnes savent très bien quels risques elles prennent et le font car leur acte de vandalisme leur semble paraît important. Je pense notamment à ceux qui font des actes de vandalisme par revendication politique ou sociale, mais aussi au vandalisme artistique. Ces personnes semblent avec pesé le pour et le contre, et il est important pour elles de se faire entendre.            
Anne Bessette

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