Qui sont les "sensitivity readers" ?

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Relectures ©Getty - © Maica
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Qui sont ces "sensitivity readers" qui travaillent désormais dans les maisons d'édition ? Christophe Rioux, journaliste et enseignant à Science Po Paris nous parle de ce phénomène et de ses conséquences sur les romans à venir.

Avec
  • Christophe Rioux Auteur, universitaire, journaliste culturel (Le Quotidien de l'Art/Groupe Beaux Arts, Magazine LIRE), critique d'art (Revue Études) et chroniqueur pour La Dispute sur France Culture

Dans le secteur anglo-saxon de l'édition, de nouveaux relecteurs sont déjà au travail, on le nomme les "sensitivity readers" et leur rôle est de débusquer dans les manuscrits des phrases ou des situations qui pourraient blesser des minorités ethniques ou sexuelles et provoquer des polémiques. Un article paru ces jours ci dans Le Monde précise que désormais toutes les maisons d'édition font appel à ces relecteurs et les candidats à ce nouveau métier en plein développement doivent se présenter avec leurs listes de compétences, des sujets sur lesquels ils sont particulièrement sensibles : "gros, milieux populaires, culture iroquoise ou encore style de vie végétarien". Marie Sorbier est allée demander à Christophe Rioux qu'il nous en dise plus sur ce phénomène et ses conséquences.

Une énième relecture

Ce phénomène, essentiellement américain, gagne à présent la France. Aussi les "sensitivity readers" dont une traduction pourrait être, selon Christophe Rioux, "démineurs littéraires" sont de nouveaux relecteurs engagés pour traquer dans les manuscrits des propos qui seraient potentiellement offensants pour des minorités.

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"L'idée serait de chercher des contenus qui pourraient poser problème, qui pourraient donner lieu à des polémiques et à une mauvaise publicité." Christophe Rioux

Loin d'être une simple censure, ces relectures souffrent pourtant de manichéisme. Ainsi faut-il rappeler que ce phénomène culturel et socio culturel s'est développé dans le contexte très particulier des Etats-Unis. S'il visait essentiellement un lectorat de jeunes adultes - soit les lecteurs de 12 à 18 ans, ces relectures se sont développées et touchent aujourd'hui toutes les littératures.

Tuer la polémique dans l'œuf

Aux États-Unis, ce mouvement a d'abord touché les best sellers et tout.e écrivain.e assez connu.e pour générer une critique, voire une polémique. Or, l'un des dangers du phénomène serait de favoriser à nouveau l'attention - au sein même d'une économie qu'on appelle l'économie de l'attention - et donner davantage de médiatisation sur les best sellers, quand il faudrait plutôt soutenir les éditions indépendantes.

"On le sait, lorsqu'il y a polémique, il y a vente. Même s'il y a un certain nombre de déboires pour les éditeurs, au-delà de ça, il y a un mécanisme économique qui se met en place." Christophe Rioux

Ce nouveau phénomène est un véritable reflet de notre société qui, peut-être plus sensible, est assurément dans une démarche d'analyse permanente pour ne laisser passer aucune appropriation culturelle et visant à inclure le plus grand monde.

La question du miroir

Les maisons d'édition ne sont pas les seules à faire appel à ces relecteurs, des écrivains font également cette démarche afin de ne pas commettre d'impairs, telle que Marie-Hélène Poitras, qui a écrit publié chez Alto, un roman nommé qui s'appelle La Désidérata.

"La question se posait, à savoir : comment parler d'un personnage qui possède une telle complexité narrative sans avoir lui-même expérimenté cette dimension-là c'était véritablement pour l'auteur, un questionnement profond." Christophe Rioux

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C'est donc une logique de conseil qui prime sur ce que certains nomment la "censure". En outre, une vraie structuration d'un marché apparaît, avec une loi de l'offre et de la demande et des spécificités. Christophe Rioux souligne par ailleurs que cela lui rappelle le processus de création de Flaubert, qui, obsédé du détail, tirait ses descriptions, jusqu'à vérifier les boutons d'un uniforme. La seule différence tient de l'ordre de l'émotionnel, car les relecteurs traquent les propos affectifs blessants.

"L'un des risques souvent avancé, c'est qu'un personnage négatif qui serait amené à tenir des propos blessants, pourrait être cloué au pilori. Dès lors, une partie de la littérature mondiale, par le prisme de ces relectures sensibles, pourrait finir dans les oubliettes de l'histoire littéraire. " Christophe Rioux

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