L'installation "In Between" de Thomas Hirschhorn, South London Gallery, 2015.
L'installation "In Between" de Thomas Hirschhorn, South London Gallery, 2015.
L'installation "In Between" de Thomas Hirschhorn, South London Gallery, 2015. - Thomas Hirschhorn
L'installation "In Between" de Thomas Hirschhorn, South London Gallery, 2015. - Thomas Hirschhorn
L'installation "In Between" de Thomas Hirschhorn, South London Gallery, 2015. - Thomas Hirschhorn
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Résumé

L’art contemporain explore de plus en plus l’inconscient, ce dernier continent non colonisé. Sinziana Ravini, psychanalyste et autrice nous explique les enjeux des artistes qui travaillent avec l’intimité psychique.

avec :

Sinziana Ravini (critique d'art, éditrice, chargée de cours en esthétique, commissaire d'exposition et écrivaine).

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Peut-on commencer à définir les limites de ce continent inexploré qu’est notre inconscient grâce à la création artistique ? Au micro de Marie Sorbier, la psychanalyste Sinziana Ravini nous invite aujourd’hui à emprunter les chemins de traverse de l’inconscient pour mieux le découvrir et éventuellement tenter d’en tracer les contours.

Découverte d’un continent

Selon Sinziana Ravini, autrice d’un livre sur la question, les œuvres d’art ont le pouvoir de nous permettre de naviguer à l’intérieur de nos vies, plus encore, que les artistes et nos inconscients ont toujours entretenus des rapports étroits, voire intimes :

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« L’art et la psychanalyse se sont toujours enrichis mutuellement. Freud par exemple a utilisé Sophocle pour mettre au point ses concepts Œdipiens. Par ailleurs, les artistes ont toujours utilisé des outils psychanalytiques, de manière consciente ou non, pour aborder cet espace sombre, tantôt excitant, tantôt terrifiant, que nous appelons inconscient. » Sinziana Ravini

Si la conceptualisation Freudienne de l’inconscient est assez récente, les artistes contemporains s’en emparent-ils pour autant davantage ? Selon Sinziana Ravini, c’est indéniable, mais les artistes ne sont plus les seuls à s’intéresser à ce terrain vague de l’esprit :

« C’est un territoire encore non colonisé que des gens de la Silicon Valley essaient de s’approprier. C’est le cas d’Elon Musk à travers son projet Neuralink relatif au cerveau, ou encore de Mark Zuckerberg qui lui tente de s’accaparer notre imaginaire via le métavers. C’est assez inquiétant de voir tous les avatars nous éloigner de la réalité et autant de vies parallèles que nous pourrions mener. » Sinziana Ravini

58 min

Sculpter la matière grise

Néanmoins, travailler avec l’inconscient n’est pas forcément synonyme d’un éloignement ou d’une déconnexion totale de la réalité. De nombreux artistes le prouvent en s’emparant de cet inconscient pour marquer encore davantage leur ancrage dans le réel.

« Un photographe comme Thomas Hirschhorn amène le regardeur à rencontrer le réel, un réel violent, à travers des images d’ordinaire censurées, souvent liées aux guerres, attaques, massacres ou actes terroristes. Un peu à la manière de Saint-Thomas face au corps du Christ, il invite à voir pour croire. » Sinziana Ravini

Ce travail d’exploration de l’inconscient, par le réel ou l’imaginaire, peut prendre une infinité de formes, comme en témoignent les travaux de Sophie Calle, Pierre Huyghe ou Anna Odell :

« Pierre Huyghe créée des paysages, des atmosphères, des installations oniriques dans lesquelles le visiteur peut se balader, à l’instar de The host and the cloud exposé au Centre Pompidou en 2013. Anna Odell met en scène ses psychoses via une fausse tentative de suicide pour pointer du doigt le mauvais traitement du mal-être dans la société suédoise. Ce sont des approches différentes pour aborder ce même espace si difficile à concrétiser. » Sinziana Ravini

Ce sont justement ces difficultés à donner forme aux émanations de l’inconscient qui créent le plus souvent le trouble dans l’esprit du spectateur. Et quand bien même l’artiste maîtriserait son message, il ne maîtriserait pas pour autant l’interprétations que les gens vont en faire. C’est peut-être là que le bât blesse, que le travail artistique tourné vers l’inconscient peut devenir hasardeux si ce n’est dangereux.

« C’est tout l’enjeu ! Effectivement on se trompe souvent, mais je pense que ce n’est pas aux artistes d’expliquer ce que signifie une œuvre intimement pour eux. Comme disait Duchamp « C’est toujours le regardeur qui fait l’œuvre ». » Sinziana Ravini

As above, so below…

Dans son livre, Sinziana Ravini souligne également comment certains artistes travaillent sur (ou plutôt « sous ») l’idée de souterrain, d’underground. Cette image est par ailleurs souvent associée à celle de l’inconscient, que l’on pense comme une force souterraine, qu’il faut creuser pour découvrir, impliquant un nécessaire outrepassement de l’obscurité de nos zones d’ombre intimes.

« Des artistes comme Jon Rafman utilisent l’aspect moral du souterrain. Dans Xanax Girl il met en scène une fille comme dans un Alice aux pays des merveilles cauchemardesque se baladant dans une société ayant perdu toute boussole morale. » Sinziana Ravini

D’autres artistes se concentrent sur des représentations plus concrètes du concept de souterrain, d’underground, à l’instar de l’architecte Philippe Rahm qui a créé une plage souterraine :

« Des écrivains aussi, comme Dostoïevski, parlant dans ses Carnets du sous-sol d’un homme souffrant d’une haine de soi et d’autrui qui décide de s’isoler du monde sous terre. L’espace souterrain est très excitant. Marcel Duchamp disait une chose extrêmement intéressante et visionnaire : The next big artist will go underground. » Sinziana Ravini

57 min
  • Les psychonautes, le dernier ouvrage de Sinziana Ravini publié chez Puf est disponible en librairies.