"Le panier de fraises des bois" Jean Siméon Chardin, 1761, huile sur toile, 38 x 46.
"Le panier de fraises des bois" Jean Siméon Chardin, 1761, huile sur toile, 38 x 46.
"Le panier de fraises des bois" Jean Siméon Chardin, 1761, huile sur toile, 38 x 46. - wikimedia commons
"Le panier de fraises des bois" Jean Siméon Chardin, 1761, huile sur toile, 38 x 46. - wikimedia commons
"Le panier de fraises des bois" Jean Siméon Chardin, 1761, huile sur toile, 38 x 46. - wikimedia commons
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Résumé

"Le panier de fraises des bois" de Chardin, vendu aux enchères pour 25 millions d'euros vient d'être classé par l'Etat "Trésor National" l'empêchant ainsi de quitter le territoire français. Eric Turquin, expert en tableaux anciens, nous explique cette démarche de protection.

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Eric Turquin (Expert en tableaux).

En savoir plus

En Mars dernier Le Panier de fraises des bois, la célèbre petite nature morte à la simplicité fascinante peinte en 1761 par Jean Siméon Chardin, a été vendue aux enchères pour la somme record de 25 millions d’euros. Néanmoins, le Ministère de la Culture en a décidé autrement en lui accordant le statut de Trésor National. Cette décision met en suspend la vente de l’œuvre, laissant ainsi 30 mois à l’Etat pour réunir la somme nécessaire à la conservation de l’œuvre sur le territoire français. Pour en savoir plus sur ce processus ayant coupé l’herbe sous le pied de l’acheteur de fraises des bois, Marie Sorbier a interrogé Éric Turquin, expert en tableaux anciens chargé de la vente historique de l’œuvre de Chardin.

Eric Turquin lors de la vente du "Panier de fraises des bois" de Jean-Siméon Chardin.
Eric Turquin lors de la vente du "Panier de fraises des bois" de Jean-Siméon Chardin.
- Artcento

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Les fraises de Chardin, fruit d’un travail minutieux

Pourtant d’une dimension modeste, comment se fait-il que ce tableau représentant de simples fraises des bois soit considéré comme le haut du panier dans l’histoire de l’art ?

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« C’est un tableau totalement unique dans l’œuvre du peintre, c’est la seule fois où il a peint des fraises. Chardin était un artiste très lent, très soigneux, laborieux, il peignait le plus souvent des choses qui durent, or les fraises des bois ne se conservent pas. » Éric Turquin

Cela insinue-t-il que le peintre a du redoubler de vitesse et d’efficacité pour réaliser cette nature morte ? Éric Turquin affirme que non, à l’inverse des sujets peints, niveau méthode, toutes ses œuvres sont à mettre dans le même panier.

« Je ne crois pas qu’il l’ait peint plus rapidement. Il avait une méthode qui était bien à lui, et en 1760 il était au sommet de sa peinture. Il arrive à épurer, à retranscrire l’essentiel de ce qu’il voit, c’est ce qu’il fait d’ailleurs dans ce Panier de fraises des bois*. Au fond, il a peint l’essence des fraises*. » Éric Turquin

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Statut de Trésor National : bientôt un nouveau Chardin public

En charge de la vente du tableau de Chardin, Éric Turquin dit ne pas avoir été surpris que l’œuvre soit classée comme Trésor National sur décision de l’Etat Français :

« Le classement comme Trésor National ne me surprend pas. Ce qui nous a surpris c’est le prix atteint par le tableau. On pouvait se dire qu’à ce prix l’Etat allait peut-être s’effacer mais au contraire ! Par ailleurs, le classement Trésor Nationale ne suspend pas la vente, elle donne la possibilité à l’Etat de remplacer un acheteur étranger ayant fait une demande d’exportation. L’acheteur aurait pu poursuivre son achat à condition que le tableau reste en France, mais ce n’est pas intéressant pour les étrangers. » Éric Turquin

Estimé à 25 millions d’euros, il faut désormais que l’Etat récolte ladite somme pour garder le tableau sur le territoire. Mais où trouve-t-on autant de blé pour s’acheter ce panier de fraise ?

« L’état pourrait augmenter vos impôts, mais ne va pas le faire ! Laurence des Cars, la directrice du Louvre va faire appel au mécénat. C’est-à-dire trouver une entreprise qui va donner l’argent à l’Etat pour acheter ce tableau. Cet achat sera défiscalisé à hauteur de 90% du prix total. Mais il faut tout de même trouver une entreprise ayant envie de donner ces 10% pour sauvegarder le patrimoine national. » Éric Turquin

Une fois la somme réunie (si elle est réunie) et le tableau conservé sur le territoire national, l’œuvre sera alors exposée au public dans le plus grand musée du monde, le Louvre :

« L’idée du Louvre est d’acheter la toile pour l’exposer en son sein. Selon sa directrice, madame Laurence des Cars, l’Etat a classé le tableau Trésor National car il sait que le Louvre a une entreprise prête à s’engager en sa faveur, ce qui est une excellente nouvelle. » Éric Turquin

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Le marché de l’art français, un panier de crabes ?

Que l’Etat puisse ainsi supplanter n’importe quel acheteur privé et le devancer, à condition qu’il rassemble le montant nécessaire par le biais du mécénat ou en usant de ses fonds propres, est-ce mal perçu dans le marché de l’art français ?

« Non pas du tout, au contraire. Je suis très fier d’avoir un trésor national entre les bras, dans la mesure où ça ne spolie pas les propriétaires. Il faut bien comprendre que personne n’est victime du statut de Trésor National, nous n’avions pas demandé à l’acheteur de régler, il a été prévenu du risque ; vendeur comme acheteur étaient au courant de ce qui allait se passer. Donc aucune surprise dans tout ça. » Éric Turquins

Aucune surprise donc à ce que Le Panier de fraises des bois ne devienne un Trésor National et que l’Etat ait 30 mois pour remplacer l’acheteur étranger, mais une surprise tout de même quant au prix de vente, ayant largement dépassé l’estimation initiale :

« Le tableau était estimé 12 à 15 millions d’euros, ce qui me semblait déjà être une estimation assez forte. Mais aujourd’hui les tableaux anciens sont très recherchés, le marché des tableaux du 18ème siècle français est très porteur. » Éric Turquin

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