Béla Tarr ©Getty - Visual China Group
Béla Tarr ©Getty - Visual China Group
Béla Tarr ©Getty - Visual China Group
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Résumé

Esthète absolutiste, arpenteur du monde, Béla Tarr est l’une des personnalités les plus mystérieuses et singulières du cinéma mondial. Au micro d’Arnaud Laporte, il raconte son parcours, des studios hongrois aux grands festivals de cinéma, et nous éclaire sur ses imaginaires.

avec :

Béla Tarr (réalisateur).

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Le 24 septembre 2021, le cinéaste Béla Tarr, auteur d’une œuvre d’une sublime noirceur et d’un engagement social et esthétique radical, levait le voile au micro d'Arnaud Laporte sur les étapes de son parcours et sur son processus créatif à l'occasion du Festival de cinéma de la Villa Médicis dont il était alors l'un des membres du jury. Une parole rare d’un artiste qui a choisi, volontairement, de mettre un terme à son art.

Itinéraire d'un insurgé

Tout commence pour le réalisateur hongrois lorsque son père lui offre une caméra 8mm. Avec, il réalise à seulement 16 ans un film engagé sur un groupe de travailleurs tsiganes, ce qui compromet directement son admission à l’université. Quelques années plus tard il attire l’attention des studios Béla Balázs et réalise son premier long métrage intitulé Le Nid familial (Családi tűzfészek). Il s’agit d’une fiction documentaire sur la crise du logement.

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J'avais 22 ans, c'était sous un régime particulièrement menteur. On disait "communisme", mais ce n'en était pas. C'était une humiliation sans la moindre liberté et nous, nous voulions changer ce monde-là. La colère et mon caractère impatient m'ont conduit à agir. Pour moi, la caméra n'était qu'un outil. On voulait protéger les véritables prolétaires et leur montrer à l'écran la vie telle qu'elle est en réalité. Naturellement ça n'a pas plu aux soi-disant communistes. Béla Tarr

Grâce au succès de ce premier film, le jeune homme est accepté à l’Ecole supérieure de théâtre et de cinéma de Budapest et en sort diplômé en 1981. Exilé à Berlin en 1985 suite à la dislocation du groupe des studios Târsulâs qu’il avait cofondé avec d’autres cinéastes en Hongrie, Béla Tarr s’impose dans le paysage mondial du septième art. De retour en Hongrie, il affirme dans ses œuvres une radicalité esthétique sans égal.

Quand j'étais jeune, je croyais que le monde irait mieux dès que l'on trouverait une solution aux problèmes de la société. J'ai réalisé que les problèmes sont plus profonds. Ils sont ontologiques, voire cosmiques. Béla Tarr

Il est aujourd’hui admiré par les plus grands tels que Martin Scorcese et Gus Van Sant et reçoit des prix de nombreuses institutions.

Du cinéma social à l’exploration métaphysique

Les premiers films de Béla Tarr, du Nid familial à l’Almanach d’automne (1985), en passant par L'Outsider (1981), Macbeth (1982) puis Rapports préfabriqués (1982), illustrent un engagement à travers lequel il pense pouvoir changer la société par le biais du cinéma. Sortes de psychodrames sociaux qui parlent de la société hongroise et de la désagrégation des rapports, ses films sont très ancrés dans le réel. La trace est la vocation première de son art.

Si la métaphysique est très présente dans ses films, Béla Tarr soutient toutefois que le cinéma n'est pas affaire de philosophie :

On ne peut pas traduire de la philosophie en cinéma. Si vous essayez, vous obtenez un résultat très sophistiqué mais très éloigné de la vie réelle. Or, votre travail c'est justement de montrer la vie telle qu'elle est, montrer comment font les gens, comment nous menons notre vie au quotidien. Béla Tarr

Fin des années 1980, Béla Tarr infléchit son espoir utopique de changer la société par le cinéma et décide plutôt de changer le langage cinématographique. Place à la durée, aux longs plans-séquence fluides et au noir et blanc somptueux et charbonneux. Devenu une sorte de prophète de l’apocalypse, Béla Tarr signe des opus plus hantés les uns-que les autres par la catastrophe inexorable. À propos du montage, il explique :

À l'intérieur des prises longues, nous procédons à une sorte de montage. Je commence par exemple par un gros plan. Puis, je recule vers un plan large et dans une troisième position de caméra, je vais m'attacher à un détail. A l'intérieur du plan, c'est une sorte de montage, mais pas à la table de montage. Béla Tarr

Sa rencontre avec l’écrivain Lâszlô Krasznahorkai fut un véritable déclic. Le romancier devient par la suite son scénariste et Béla Tarr adapte plusieurs de ses romans.

Quand on s'est rencontrés avec Lâszlô Krasznahorka, tout était très simple. On avait les mêmes idées, on partageait les mêmes mots. [...] Ce qui nous rassemblait, lui et moi, c'était notre sens de la réalité. Béla Tarr

58 min

Au tournant des années 2000, Béla Tarr signe Damnation, Le Tango de Satan et les Harmonies Werckmeister. Une trilogie infernale comme autant de voyages au bout du monde, là où il n’y à ni Dieu ni soleil. Cinéaste de la torpeur, du désespoir, de la mélancolie profonde et de la nuit, il organise le naufrage de ses personnages. Viennent ensuite L’Homme de Londres, adapté d’un roman de Georges Simenon, et enfin Le Cheval de Turin qui remporte l’Ours d’argent au festival de Berlin et clôt sa carrière en tant que réalisateur.

On avance toujours pas à pas, film après film. On va plus profondément dans le fleuve. On purifie notre style, on devient plus créatif puis on arrive à un point où on se dit "Voilà, c'est prêt, c'est fini". La langue est aboutie, je peux en user à tout moment encore. Mais je ne vais pas vous ennuyer ni vous donner le sentiment que je me répète. Béla Tarr

7 min

Sons diffusés pendant l'émission :

  • Extrait de l'entretien de l'écrivain Lâszlô Krasznahorkai dans l'émission Par les temps qui courent en avril 2018.
  • Musique de Mihály Víg.
Références

L'équipe

Arnaud Laporte
Arnaud Laporte
Arnaud Laporte
Production
Alexandre Fougeron
Réalisation
Lucile Commeaux
Collaboration
Boris Pineau
Collaboration
Aïssatou N'Doye
Collaboration
Dinah Pedarros
Collaboration
Marie Sorbier
Collaboration
Anouk Minaudier
Collaboration