Dorothée Munyaneza : "Les récits résistent à l’anéantissement."

Portrait de Dorothée Munyaneza
Portrait de Dorothée Munyaneza - © PatCividanes
Portrait de Dorothée Munyaneza - © PatCividanes
Portrait de Dorothée Munyaneza - © PatCividanes
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Chanteuse, actrice, danseuse et chorégraphe, la britannico-rwandaise Dorothée Munyaneza est de retour en France pour présenter son spectacle “Mailles” à Chaillot. C’est l’occasion, pour Arnaud Laporte, de l’interroger sur ce qui nourrit sa danse, ou comment les idées deviennent des mouvements.

Avec

Dorothée Munyazena est née à Kigali, au Rwanda, en 1982. Le 6 avril 1994, elle échappe au génocide des Tutsis au Rwanda. Elle est alors âgée de 12 ans. Ce point de départ, cette histoire de la violence très personnelle se retrouve dans l’ensemble de son travail. Après un premier album solo sort en 2010, et la rencontre décisive de François Verret, elle crée en 2013 sa compagnie Kadidi. L'année d'après, elle signe sa première création "Samedi Détente", au Théâtre de Nîmes, du nom d'une émission de radio musicale populaire au Rwanda, qui reprenait les grands tubes internationaux sur lesquels la jeune fille dansait avant le génocide, avec des amis pour beaucoup disparus. Elle y témoigne le calvaire traversé avec ses frères et sœurs lorsqu'ils cherchaient leurs parents, en plein chaos, sur des routes jonchées de cadavres. Sa deuxième pièce, "Unwanted", coproduit par le Festival d'Avignon, donne à entendre des femmes victimes de viols pendant le génocide qui seraient au nombre de 250.000. Et des enfants nés de ces crimes. Ces deux pièces bénéficient d’un incroyable rayonnement international et voyagent ainsi autour du monde depuis 2014 à aujourd'hui (Europe, Amérique du Sud, Etats-Unis, Afrique).

Par ailleurs, Dorothée Munyaneza expérimente en 2019 des performances in situ au Centre Pompidou, au sein des collections du MuCEM de Marseille, à l’occasion d’une exposition photographique au BAL à Paris - " Par la mer" - et élabore ses créations chorégraphiques. Artiste associée au Théâtre de la Ville de Paris, Dorothée Munyaneza a présenté en mai 2019 dans le cadre de « Chantiers d’Europe » un concert performance intitulé Woad, en s’entourant des musiciens Benjamin Colin et Daniel Ngarukiye, ainsi que de la danseuse de flamenco Yinka Est Graves.

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À l'occasion de la représentation de son dernier spectacle, "Mailles", Dorothée Munyaneza revient, au micro d'Arnaud, sur son parcours de combattante et évoque l'art comme acte de transmission d'une parole d'humanité.

Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
- © Leslie Artamonow

Porter la voix

"Il m'arrive parfois de sentir l'odeur de mon grand-père paternel qui fumait la pipe. Enfant, j'allais me blottir contre lui quand il racontait des histoires. Les récits qu'il a pu nous transmettre m'accompagnent encore aujourd'hui et accompagnent mon père aussi, car c'est également un grand conteur. Une image m'a marquée lorsque l'on fuyait le génocide des Tutsis en 1994 : notre père nous avait laissés sous un arbre et avait rebroussé chemin pour aller chercher son propre père. Il ne s'était pas égaré sur le chemin, non, mais avait décidé de retourner dans son village pour retrouver sa vache qu'il aimait beaucoup, mais qu'il avait dû laisser à regret. En revenant, mon père le portait véritablement comme un enfant. Aujourd'hui, s'il n'est plus de ce monde, ses récits demeurent et je pense que c'est ça qui, parfois, résiste à l'anéantissement.Dorothée Munyazena

Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
- © Leslie Artamonow

Se mettre "dans" le récit

Pour son spectacle "Unwanted", Dorothée Munyaneza est retournée au Rwandapour recueillir la parole des femmes violées pendant le génocide et celle des enfants nés de ces crimes de guerre.

"Il a fallu passer du temps, beaucoup d'heures à écouter et à enregistrer leurs paroles, les regarder, observer les gestuelles des mères et celles de leurs enfants et m'imprégner, absorber dans mon propre corps, dans ma chair, ce qu'elles ont subi. Qu'est-ce qu'être un enfant non désiré ? Ces enfants ont aussi vécu des violences de la part de la famille de leur mère qui, bien souvent, les rejetait. (...) À force d'avoir tellement absorbé ces paroles, j'ai développé une certaine souffrance physique. Comme si leurs paroles et le fait de les avaler, de me les approprier a eu des conséquences réelles sur mon propre corps. Aussi, sur scène, il était très important de traduire les récits de ces femmes et de ces enfants en direct, afin de ne jamais m'habituer à ce que j'entendais." Dorothée Munyazena

Le Cours de l'histoire
53 min
Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
- © Leslie Artamonow

Opposer la vie à l'horreur

"La joie est une arme redoutable face à l'anéantissement. C'est ce qu'on me répète souvent et c'est vrai que la vie est une épreuve remplie de moments qui nous ébranlent complètement et, en même temps, c'est dans les interstices de ces moments-là que la joie peut venir faire basculer quelque chose, donc dans mes spectacles, je m'accroche à la joie. Dans "Mailles" notamment, une des grandes motivations de cette pièce était que la joie persiste et que la vie soit au-dessus, soit à travers, soit autour, soit en dessous. C'est cette vie-là vers laquelle je tente de tendre chaque jour.Dorothée Munyazena

Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
Dorothée Munyaneza, "Mailles", Théâtre National de Chaillot, 2022
- © Leslie Artamonow

Son actualité :

Son dernier spectacle en date, "Mailles", est visible du 25 au 28 janvier au Théâtre National de Chaillot, à Paris.

Synopsis : "Avec "Mailles", Dorothée Munyazena ouvre son travail qui a commencé en 2014 par des pièces autobiographiques. Aujourd’hui, sa voix porte d’autres témoignages.
Pour cette dernière création, elle tisse des liens avec Ife Day, Yinka Esi Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder et Nido Uwera. Elles sont toutes sur scène. Elles sont toutes artistes. Elles sont toutes africaines ou afro-descendantes. Mailles n’est pas un spectacle doux, c’est un manifeste brillant contre les espaces dont elles sont rejetées. L’ensemble est une chorale chorégraphique qui transperce le plateau avec rage mais aussi beauté et liberté. La force vient du collectif qui dans Mailles est symbolisé par les costumes de la designer et plasticienne Stéphanie Coudert. La fluidité des vêtements, des voix des poétesses et des chanteuses et les mouvements intenses font corps commun, un corps commun, militant et indispensable, une mélodie à plusieurs voix qui vous entête."

Prochaines dates :

  • Mercredi 25 jan — 20h30
  • Jeudi 26 jan — 19h30 * suivi d'un " Bord de plateau", rencontres avec les équipes artistiques
  • Vendredi 27 jan — 20h30 * suivi de " Paroles croisées" entre Dorothée Munyaneza et Nadia Yala Kisukidi
  • Samedi 28 jan — 17h00

Sons diffusés lors de l'émission :

- Mwali me !, BOF “Hotel Rwanda” (2005) | Label : COMMOTION RECORDS

- Le choix musical de Dorothée Munyaneza : Ben LaMar Gay “In Tongues and in Droves” Album : Open Arms to Open Us (2021) | Label : International Anthem

"C'est un morceau qui m'émeut beaucoup. Comme si toutes les émotions que je peux avoir ou que j'ai pu avoir ou que je vais avoir, Ben LaMar Gay les étire. J'ai l'impression de desserrer quelque chose, de me laver de quelque chose, de tendre vers autre chose.Dorothée Munyazena

- L'autrice Beata Umubyeyi Mairesse, dans l'émission "Littérature sans frontières" sur RFI en 2019 pour parler de son livre “Tous tes enfants dispersés”.

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