Grégoire Bouillier : “Je suis un grand chercheur de révélations”

Grégoire Bouillier
Grégoire Bouillier - © Flammarion / Pascal Ito
Grégoire Bouillier - © Flammarion / Pascal Ito
Grégoire Bouillier - © Flammarion / Pascal Ito
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L'écrivain Grégoire Bouillier revient au micro de Romain de Becdelièvre sur la création de son oeuvre littéraire, sa méthode de travail et ses inspirations, le temps d'un entretien au long cours.

Avec

Sans aucune vocation à devenir écrivain - il commence par être peintre - Grégoire Bouillier entre dans le champ littéraire à l’âge de 40 ans, avec deux récits autobiographiques "Rapport sur moi" (Allia, 2002, prix de Flore) et "L'invité mystère" (Allia, 2004). En 2008 est publié "Cap Canaveral" (Allia), où il restitue à la deuxième personne du singulier le souvenir vibrant de l'aventure d'une nuit. Près de dix ans plus tard, sortent les deux tomes du "Dossier M" (Flammarion, 2017 et 2018, prix Décembre), une aventure littéraire proche d'une Odyssée, dont le titre en est presque l'anagramme. Suivent "Charlot déprime" et "Un rêve de Charlot" l'anagramme de l'Arc de Triomphe cette fois, inspirés des Gilets jaunes (Flammarion Librio, 2019) qui marquent le retour de l'auteur au format bref. Avec six récits à son actif, les livres de Grégoire Bouillier sont encensés par la critique, notamment son dernier ouvrage "Le Coeur ne cède pas" (Flammarion, 2022) qui renoue avec le format long.

Une scène primitive de la littérature

“Il n'y a pas très longtemps, j'ai regardé la première phrase du premier livre que j'ai écrit ("Rapport sur moi", Alia, 2002) et qui raconte qu'un dimanche, ma mère débarque dans notre chambre, à mon frère à moi. Elle est très exaltée, elle vient de s'engueuler avec notre père et elle nous pose la question comme ça ex abrupto, “les enfants, est-ce que je vous aime ?” Mon frère répond oui mais, moi, à huit ans je me dis que c'est peut-être une occasion de lui dire un petit truc. D'une voix assez minuscule, je me souviens très bien, je lui dis “Peut-être que tu nous aimes un peu trop.” Et là, ma mère, les yeux exorbités, veut se jeter du cinquième étage. Ça fait du bruit. Mon père arrive, la sauve, la ramène dans la chambre et sa tête cogne contre le mur. Et ça a laissé une petite trace de sang, trace qui est restée. Des années plus tard, je dois avoir dix ou douze ans, je dessine des cercles au feutre autour de cette trace de sang et je joue aux fléchettes avec elle. Ce passage se termine quand je mettais dans le mille, j'ai l'impression qu’à partir de là, j'ai trouvé la faculté de parler sans crainte.” Grégoire Bouillier

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L’extrême vitalité procurée par l’écriture

Écrire, c'est une pulsion de vie fondamentale. Le monde est traversé par des pulsions de mort, et moi quand j'écris, je suis dans un état de jubilation, ma vie devient intense. Si je n'écris pas, je suis comme tout le monde, je paie mes factures EDF. Je râle, je bougonne, je vois les abrutis à la télé, je vois l'horreur du monde social et planétaire. Et quand j'écris, je continue de payer mes factures, évidemment. Mais tout ça passe au second plan parce que j'ai beaucoup mieux à faire et que je suis dans un état d'intensité de vie, de vitalité, qui fait que c'est un bonheur d'écrire. C'est-à-dire que je suis persuadé que je ne pourrais pas mourir. Tant que j'écris, dans le temps où j'écris, on n'autorisera pas le fait que je puisse décéder, ce qui est complètement débile, mais en même temps, pour l'instant, ça se vérifie.” Grégoire Bouillier

Bienvenue au (Book) Club
37 min

Des livres populaires et savants, à l’aune de la musique de Frank Zappa

La première fois que j'ai entendu Frank Zappa, c'était à la télévision, une retransmission RTF de l'un de ses concerts. Je n'ai rien compris, mais j'ai adoré immédiatement. Je crois que ce qui se passe avec Zappa, c'est que c'est évidemment du rock'n'roll, mais c'est une musique incroyablement savante, à la fin d'ailleurs, il collabore avec Boulez, et c'est cet alliage du populaire et du savant qui m'a ravi. […] Dans mon dernier livre, '"Le Cœur ne cède pas", il y a 99 chapitres. Chacun est précédé d'un exergue, et c'est là où je peux faire voisiner Wittgenstein - parce que la phrase sur la vérité à ce moment-là du chapitre colle bien - ou “La Servante Écarlate”. J’essaie de dire qu’on n'est pas forcé d'être enfermé dans des cases. […] Le miracle, c'est quand un prolétaire lit Proust et qu’un grand bourgeois se met à réparer un aspirateur. Je trouve que là, il se passe quelque chose et cela me laisse de l'espoir.” Grégoire Bouillier

Mauvais genres
1h 00

Ses actualités :

Livre : "Le Coeur ne cède pas" est paru aux éditions Flammarion le 31 août dernier et figure sur la liste des prix Femina et Renaudot.
Présentation de l'éditeur : "Août 1985. À Paris, une femme s’est laissée mourir de faim chez elle pendant quarante-cinq jours en tenant le journal de son agonie. Son cadavre n’a été découvert que dix mois plus tard. À l’époque, Grégoire Bouillier entend ce fait divers à la radio. Et plus jamais ne l’oublie. Or, en 2018, le hasard le met sur la piste de cette femme. Qui était-elle ? Pourquoi avoir écrit son agonie ? Comment un être humain peut-il s’infliger – ou infliger au monde – une telle punition ?
Se transformant en détective privé assisté de la fidèle (et joyeuse) Penny, l’auteur se lance alors dans une folle enquête pour reconstituer la vie de cette femme qui fut mannequin dans les années 50 : à partir des archives et de sa généalogie, de son enfance dans le Paris des années 20 à son mariage pendant l’Occupation… Un grand voyage dans le temps et l’espace. Sont même convoqués le cinéma et les sciences occultes, afin d’élucider ce fait divers. “Élucider voulant dire non pas faire toute la lumière sur le drame mais clarifier les termes mêmes de sa noirceur”.”

Sons diffusés lors de l'émission :

- Lecture d'un extrait de "Rapport sur moi" de Grégoire Bouillier (Alia, 2002)

- "Willie the Pimp" de Frank Zappa, album "Hot Rats" (1969), le deuxième album solo de l'artiste - Label Frank Zappa Catalog

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