Marc-Antoine Mathieu : "Créer c'est quitter les mots et ce qui nous constitue pour aller dans le désert"

Marc Antoine Mathieu
Marc Antoine Mathieu - Olivier Roller
Marc Antoine Mathieu - Olivier Roller
Marc Antoine Mathieu - Olivier Roller
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Depuis plus de trente ans, le dessinateur et scénariste n’a de cesse de repousser les limites du genre de la bande dessinée avec des albums qui sont autant des exercices de styles que des expériences de pensée. Le temps d’un entretien au long cours, il nous entraîne dans ses imaginaires.

Avec

Avec du noir et du blanc, Marc-Antoine Mathieu a ouvert en grand les cases et les formes classiques de la bande dessinée. Dès sa série « Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves », débutée en 1990, qui compte sept albums construits chacun autour d’un jeu formel émanant de la forme même du livre, le dessinateur et scénariste s’est imposé comme un maître dans l’art du hors-piste métaphysique. Fasciné par les univers parallèles et infinis, son œuvre s'inspire aussi bien de l'art abstrait que de la science, et des métavers divers. Après de nombreux albums remarqués, parmi lesquels sa BD philosophique « Dieu en personne » dans laquelle il faisait le procès passionnant du créateur revenu sur Terre, ou encore « 3" », œuvre avec laquelle il explorait la création virtuelle à partir de la bande-dessinée, il signe « Deep me », un album qui nous plonge dans le noir intense d’une conscience isolée. L’occasion pour nous de déplier avec Marc-Antoine Mathieu ses méthodes pour construire des mondes.

« "Deep me" est un monolithe, un petit bloc noir qui est un peu épais comme son nom l'indique, un peu dense et qui ne demande qu'à être ouvert, exactement comme le personnage qui va habiter ce livre dont on va découvrir ce qui lui est arrivé » Marc-Antoine Mathieu

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Julius Corentin Acquefacques, un personnage transfert

"Je ne cherchais pas un personnage, et c'est sans doute pour ça d'ailleurs qu'il est venu tout de suite. J'ai plus l'impression d'avoir dessiné finalement un masque plutôt qu'un personnage car Julius n'a pas de psychologie, ce que je ne savais pas au départ. C'est après l'avoir mis dans plein de situations et après l'avoir fait vivre que je me suis aperçu que c'était un non-personnage et qu'il était juste là comme un espèce d'objet transfert pour faire vivre des systèmes qui le dépassent, d'ailleurs qui dépassent même les histoires que je fais et sans doute qui me dépassent peut-être aussi moi-mêmeMarc-Antoine Mathieu

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"C'est le personnage lui-même qui fait qu'il va rester. De la même manière qu'on fabrique des outils qui finissent souvent par nous façonner, on crée des histoires, des personnages ou des dispositifs qui perdurent parce qu'ils résonnent avec nous-mêmes. Ce que vous avez inventé fini par avoir une telle cohérence qu'elle vous guide dans certains récits ou les autres dispositifs qui vont les suivre. C'est une des beautés et des récompenses de la création : se retrouver nous-mêmes un peu crées par ce qu'on a mis en place" Marc-Antoine Mathieu

Le vortex de la BD

"Le dessin est des formes pour combler la distance qui existe par nature dans la condition humaine, entre nous et le monde. L'art est forcément un cautère. […] Il est clair que les premières traces et les premiers dessins sur les parois coïncident forcément avec la perte du paradis, du grand tout. A partir du moment où on n'est pas les doigts dans la prise de la vie à 100 %, on s'en détache et il y a comme un trou qui se crée, une distance qu'on va combler par les outils matériels d'abord, mais aussi par des outils mentauxMarc-Antoine Mathieu

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"Je pense que chaque tableau ou morceau de musique est un petit monde, un petit fragment d'infini, c'est certain. Si on tirait la ficelle et qu'on le prolongeait, si on avait la force ou le talent ou la patience, on irait vers quelque chose qui tendrait vers l'infini" Marc-Antoine Mathieu

"La BD est un médium qui, plus que les autres, nous pousse à le faire exploser […] Avec son aspect bidimensionnel, la BD prête le flanc à l'exploration et surtout à la tentative de crever ce mini plafond. Donc on va chercher tout le temps à passer à la 3D, voire pourquoi pas même dans la 4DMarc-Antoine Mathieu

Son actualité :

  • Son nouvel album "Deep Me" a paru chez Delcourt.

Sons diffusés pendant l'émission :

  • Pierre Soulages dans Hors champs sur France Culture le samedi 01/01/2011.
  • Archive de Jorge Luis Borges datée de 1978.
  • Seule archive de la voix du philosophe Henri Bergson, réalisé par Roger Devigne pour le Musée de la Parole et du Geste le 3 juin 1936.
  • "Tibetan Dance" de Ryūichi Sakamoto

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