Un manifestant tient une affiche sur laquelle on peut lire "Le pouvoir, c'est nous. Donnez-nous un vote!" lors d'une manifestation dans le centre de Moscou le 10 août 2019 après des détentions massives par la police.
Un manifestant tient une affiche sur laquelle on peut lire "Le pouvoir, c'est nous. Donnez-nous un vote!" lors d'une manifestation dans le centre de Moscou le 10 août 2019 après des détentions massives par la police.
Un manifestant tient une affiche sur laquelle on peut lire "Le pouvoir, c'est nous. Donnez-nous un vote!" lors d'une manifestation dans le centre de Moscou le 10 août 2019 après des détentions massives par la police. ©AFP - Yuri Kadobnov
Un manifestant tient une affiche sur laquelle on peut lire "Le pouvoir, c'est nous. Donnez-nous un vote!" lors d'une manifestation dans le centre de Moscou le 10 août 2019 après des détentions massives par la police. ©AFP - Yuri Kadobnov
Un manifestant tient une affiche sur laquelle on peut lire "Le pouvoir, c'est nous. Donnez-nous un vote!" lors d'une manifestation dans le centre de Moscou le 10 août 2019 après des détentions massives par la police. ©AFP - Yuri Kadobnov
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Résumé

Le 8 septembre prochain, des élections sont organisées à Moscou afin de renouveler le Parlement local. Cet été, soixante candidats indépendants s'étaient vus rejeter l'accès à cette échéance, provoquant d'importantes mobilisations dans la capitale russe.

avec :

Konstantin Von Eggert (Journaliste russe, ancien rédacteur en chef du bureau de Moscou à la BBC), Renaud Girard (Géopoliticien), Julien Vercueil (Maître de conférences en sciences économiques, INALCO, Rédacteur en chef adjoint de la Revue de la Régulation), Françoise Thom (historienne), Tatiana Kastouéva-Jean (Directrice du Centre Russie/Nouveaux états indépendants de l'Ifri).

En savoir plus

L'été fut brûlant à Moscou. Le 17 juillet, la Commission électorale de la capitale, chargée de superviser le déroulement du scrutin qui va renouveler le Parlement local, rejette les candidatures de 57 personnes, toutes opposants politiques au régime de Vladimir Poutine. Il n'en fallait pas plus pour que 20 000 moscovites sortent dans la rue pour exiger des élections libres, dès le samedi 20 juillet. Des mobilisations qui n'étaient pas prévues, selon Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie / Nouveaux Etats indépendants à l’Ifri : 

Cette élection devait se passer sans accroc : l’année dernière, le maire de Moscou s’est d’ailleurs fait réélire avec un score très confortable. Mais ces candidats indépendants ont été traités d’une manière assez violente. Les oppositions, qui ont chacune leurs intérêts, sont contre ce traitement qui ne respecte pas leurs droits. 

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Si 12 millions d'âmes résident dans la mégalopole, ce chiffre de 20 000 manifestants reste le plus haut depuis les dernières manifestations contre le président russe, en 2011 et 2012. Surtout, ce scrutin local offre la possibilité aux adversaires de Vladimir Poutine de critiquer la gestion de Moscou, soupçonnée de multiples affaires de corruption. Ces mêmes adversaires étant interdits de participer aux élections présidentielles. Le pouvoir de contestation de la société civile est toutefois à relativiser dans le large territoire de la Russie : c'est ce que tient à rappeler Françoise Thom, historienne et spécialiste de la Russie : 

Il ne faut pas sous-estimer le potentiel d’inertie qui existe en Russie : une bonne partie de la population est assez inerte et docile à la propagande déversée par la télévision du régime. Il y a deux Russie : une active, tournée vers Internet et qui devient critique, voire allergique au pouvoir poutinien, et la Russie profonde, inerte, notamment celle des retraités qui soutient le président. 

Lors d'une deuxième série de mobilisation, la semaine suivante, les autorités russes ont arrêté plus d'un millier de personnes, tout comme les candidats privés d'élection, dont Alexeï Navalny, opposant le plus connu en Russie, mais aussi l'avocate de 31 ans, Lioubov Sobol. 

Dans sa chronique, la rédactrice en chef de Courrier International, Hamdam Mostafavi, dresse le panorama des différentes figures qui essaient de battre le pavé : 

La chronique du Courrier International 

Lioubov Sobol, une avocate de 31 ans, s’est retrouvée régulièrement en première ligne des manifestations moscovites. Le journal russe Kommersant souligne que malgré l’interdiction pour ce 31 août, elle a appelé les habitants de Moscou à “se rassembler pacifiquement contre les répressions politiques”. La jeune femme blonde, mère d’une fille de cinq ans, est connue pour sa ténacité et son usage des réseaux sociaux. Elle a beaucoup fait parler d’elle en entamant une grève de la faim suite à l’invalidation de sa candidature, grève qui a duré un mois. 

Lui n’a guère l’occasion de manifester car il passe l’essentiel de son temps en prison, c’est Ilya Iachine, un militant politique âgé de 36 ans, activiste de longue date, connu pour ses discours enflammés contre le régime de Poutine. Le Moscow Times, le qualifie de “figure centrale de l’opposition”, et sa candidature  a elle aussi été refusée. Depuis le 29 juillet, il a purgé 4 peines de prison consécutives pour avoir organisé ou encouragé les protestations et, comme le précise le quotidien anglophone de Moscou, il vient d’être condamné à une 5e détention le 28 août, un “record”.

Autre figure émergente de ce mouvement, c’est Egor Joukov, étudiant de 21 ans à l'Ecole supérieure d'Economie de Moscou, une sorte de Sciences Po russe. Arrêté lors de la manif du 27 juillet, il pourrait écoper de 3 à 8 ans de prison, nous relate Meduza, site d’opposition russophone basé en Lettonie. Fermement engagé contre le régime, il a fédéré derrière son cas une grande partie du monde universitaire et des grandes écoles. A travers lui, c’est l'élite de l'enseignement supérieur qui descend dans l'arène politique. 

Ce sont tous comme Alexei Navalny, des bloggueurs, et ils maitrisent également l’art de se mettre en scène sur les réseaux sociaux. Comme le note le site américain NPR, quand Lyubov Sobol s’est faite expulser manu militari des locaux de la commission électorale, elle n’a pas manqué d’en documenter chaque instant en direct avec son smartphone. Tout comme Ilya Iachine, qui raconte sur son blog dans le détail les perquisitions et arrestations dont il fait l’objet. Dans un post publié par la radio indépendante russe Echo de Moscou, il raconte : “un mois et demi d’arrestation au total. Le but était de m’isoler pour la durée de l’élection, que je ne puisse pas interférer. Mais vous savez quoi faire le 8 ? La seule réponse c’est le vote intelligent.” Quel est ce vote intelligent auquel Iachine fait référence ? 

C’est la nouvelle stratégie politique de Navalny, dont la Nezavissimaïa Gazeta se fait l’écho. Navalny va indiquer à tous ses sympathisants, sur un site dédié, le candidat pour lequel ils doivent voter selon leur circonscription. Peu importe sa couleur politique ou ses opinions personnelles, le candidat privilégié sera celui susceptible de gagner contre le candidat officiel du pouvoir. Le vote intelligent est censé “ruiner les plans électoraux du pouvoir et lui saper le moral”, commente le quotidien de centre-gauche, par ailleurs sceptique sur la pertinence d’un tel stratagème. En effet, estime le journal, l’opposant Navalny demande à tous ses partisans et à l’opposition toute entière, de tout simplement “faire confiance à son flair politique”.

"Recours à la force excessif"

L'ONG Amnesty International a dénoncé fin juillet un "recours à la force excessif" de la police russe, exhortant les autorités à procéder à une "libération immédiate des protestataires pacifiques". Le 3 août, les arrestations se sont poursuivies avec l'interpellation de 828 personnes selon l'ONG OVD-Info, parfois filmée et partagée sur les réseaux sociaux : 

Quels sont les enjeux de cette prochaine élections, et seront-elles suivies si l'opposition est empêchée ? Le dernier renouvellement du Parlement moscovite s'était réalisé avec seulement 21% de participation. Pour cette année, les autorités russes ont voulu innover en donnant le choix aux électeurs entre un vote dans les bureaux traditionnels, et un vote électronique. 

Le système, qui repose sur la blockchain, devait être testé par les internautes du monde entier, via des votes factices, afin de vérifier sa solidité et d'améliorer son fonctionnement. Ainsi, Pierrick Gaudry, cryptographe du Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications, a été le premier à trouver une faille. Il expliquait avoir eu besoin de seulement 20 minutes pour s'approprier le code du système, avant d'être suivi par d'autres chercheurs ces derniers jours. Y-a-t-il un risque que ces élections soient piratées, ou faussées ? 

Qui sont ces manifestants, et comment interpréter la participation massive à ces différentes mobilisations ? La sociologie des contestataires est d'ailleurs intéressante, notamment si l'on se penche sur les élites russes, comme nous y invite Renaud Girard, journaliste et spécialiste des relations internationales : 

Les élites russes, dans leur très grande majorité, approuvent le retour de la Crimée dans la « mère-patrie ». Mais en revanche, elles considèrent que le système a été pris dans une hubris en accordant beaucoup de moyens financiers dans le Donbass, et les sanctions économiques et diplomatiques que ce conflit a engendrées. 

Ces mobilisations font écho à un contexte économique peu favorable pour les citoyens russes. Pour Julien Vercueil, directeur de recherches au Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE), ces événements ont bien des racines plus lointaines :

Ces événements estivaux doivent être remis dans un contexte plus large, surtout d’une perspective économique. Il y a une reprise molle, une stagnation de l’économie russe, alors que les promesses de V Poutine sont beaucoup plus ambitieuses : faire de la Russie la 5ème puissance mondiale en PIB à l’horizon 2024, diviser par deux le taux de pauvreté d’ici 2024… L’absence de reprise rend très difficile l’accès à ces objectifs. 

Avec Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie / Nouveaux Etats indépendants à l’Ifri, Renaud Girard, journaliste et spécialiste des relations internationales, auteur de “Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu'elles sont” (Le Cerf, 2017), et au téléphone, Konstantin von Eggert, politologue, ancien éditorialiste du journal russe Izvestia daily et ancien rédacteur en chef du bureau de Moscou à la BBC, Françoise Thom, historienne et auteure de "Comprendre le poutinisme" (Desclée De Brouwer, 14 février 2018) et Julien Vercueil, professeur de sciences économiques à l’INALCO, Directeur de recherches au Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) et auteur de “Economie politique de la Russie : 1918-2018" (Points, 2019).