Vladimir Poutine ©AFP - Gavriil GRIGOROV
Vladimir Poutine ©AFP - Gavriil GRIGOROV
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Résumé

Vladimir Poutine se présente comme l’agressé depuis le début du conflit. Il voit l’Ukraine comme partie historique de son territoire. Ce récit, comme celui du chantage nucléaire imposé par l’OTAN, est une négation de la réalité. Est-ce une ruse géopolitique ou un véritable déni de réalité ?

avec :

Jean-Vincent Holeindre (professeur de science politique à l'Université Paris 2 Panthéon-Assas et directeur scientifique de l'IRSEM (Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire)), Pierre-Henri Castel (philosophe, psychanalyste, directeur de recherches au CNRS, EHESS/Paris Sciences et Lettres, LIER-Fonds Yan Thomas).

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Mercredi 20 septembre, Vladimir Poutine a annoncé l’appel de 300 000 réservistes pour poursuivre la guerre contre l’Ukraine et tous ceux qui la soutiennent. Et ce, a-t-il précisé, afin de "protéger" la Russie d’une agression qui serait fondamentalement subie par elle. Cela revenait à dire que la Russie, dans toute cette guerre, n’était en rien l’agresseur. Eh bien, ces propos, tenus par Poutine mercredi à la télévision russe, nous ont donné envie d’explorer de près le concept de "dénégation". La dénégation, un classique de la vie de tous les jours, mais aussi de la diplomatie et de la guerre ?

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Cette posture est coutumière à Vladimir Poutine. C’est même avec elle qu’il a commencé à s’imposer comme un homme d’Etat important. En 1999, il venait à peine d’être nommé par Boris Yeltsine "président du gouvernement" (le 9 août 1999, après avoir été directeur du FSB) qu’une série d’attentats a eu lieu en Russie contre des immeubles d’habitation, que Poutine a attribuée aux indépendantistes tchétchènes. Cela lui a permis de justifier une guerre massive (avec sa fameuse formule sur les terroristes tchétchènes : "nous irons les buter jusque dans les chiottes", (fin septembre 1999). Or, aujourd’hui les spécialistes ont des doutes sérieux sur les auteurs de certains de ces attentats – d’autant que tous n’ont pas été revendiqués par les Tchétchènes, or ceux-ci ont l’habitude de revendiquer.

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Il est probable que sa posture d’agressé soit très consciemment construite. Pour autant, ce que fait Poutine avec le langage, ce mercredi encore, nous disant "Je ne suis pas l’agresseur mais l’agressé" pour justifier la poursuite d’une agression, corresponds à une figure de style qui évoque beaucoup ce que Freud a appelé la "dénégation".

Jean-Vincent Holeindre explique que "Poutine développe un discours qui consiste à dire que la Russie a été humiliée pour tenter de recouvrir son prestige perdu. Ce discours consiste à dire 'nous sommes les agressés'" pourtant "La Russie n’est pas la seule à utiliser cette rhétorique. Ce discours n’est pas original bien que singulier en Russie car il fait suite à l’implosion de l’Empire soviétique qui a été un traumatisme pour celles et ceux qui l’ont vécue (...) Dans l’histoire de la doctrine de la guerre juste, les romains sont les inventeurs et les premiers à utiliser cette rhétorique : ils disent que s’ils font la guerre c’est pour se défendre d’une menace qui pesait sur eux."

Qu'est-ce que la dénégation ?

La "dénégation" (Verneinung) est autre chose que le "déni" (Verleugnung). La dénégation est définie par Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse comme un procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments, jusqu’ici refoulé, continue à s’en défendre en niant qu’il lui appartienne. Le déni est, lui, défini comme mode de défense consistant en un refus par le sujet de reconnaître une réalité, une réalité qui a souvent quelque chose de traumatique. Dans les deux cas, on se protège contre une part de la réalité (déni), ou contre son propre désir qu’on ne veut pas reconnaître et qu’on formule pourtant malgré soi (dénégation).

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Freud décrit ce processus dans son article sur la dénégation, Die Verneinung, écrit en 1925. Pierre-Henri Castel reprend "l’exemple écrit par Freud pour expliquer la dénégation : vous vous demandez quel personnage apparaît dans ce rêve et la réponse est 'Ce n’est pas ma mère' et Freud commente 'Nous corrigeons, c’est donc sa mère'. La négation permet de faire apparaître quelque chose de refoulé accompagné d’un 'ne pas' qui authentifie que c’est bien refoulé".

Simuler la folie, une arme de guerre ?

Pierre-Henri Castel précise que l'"on peut être habitué à la manipulation psychologique, sans être paranoïaque, comme le sont par exemple les services de renseignements. Pourquoi faire ça ? Avoir l’air fou perturbe les calculs. C’est extrêmement pour Poutine d’avoir l’air fou car on ne sait pas ce que va faire un fou. Quand on a l’impression que votre adversaire n’est plus rationnel cela complique un certain nombre de décisions."

"Simuler la folie peut être une ressource stratégique" prolonge Jean-Vincent Holeindre. Ainsi, "utiliser le trouble peut provoquer le spectacle d’une folie que l’on peut soupçonner sur l’adversaire. On voit que d’une certaine façon cela marche puisqu'il y a un certain nombre d’interrogations sur ce qu’il y a dans la tête de Vladimir Poutine."

Bibliographie

  • Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force - Une autre histoire de la stratégie, 2017
  • Pierre-Henri Castel, Mais pourquoi psychanalyser les enfants ?, Editions du Cerf, 2021

Sons diffusés

  • Archive du 21 septembre 2022, Discours télévisé de Vladimir Poutine
  • Archive du 25 janvier 2011, “Journal de 7h30”, France Inter
  • Chanson : Bob Dylan, Masters of war dans l’album The Freewheelin’ Bob Dylan
  • Archive de Colin Powell du 5 février 2003, JT de 20H, France 2
  • Archive du 6 décembre 1961, “Il y a 20 ans Pearl Harbor” dans Actualités Françaises
Références

L'équipe

Géraldine Muhlmann
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Marie Viguier
Collaboration
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Réalisation
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Stagiaire