Une condition de vulnérabilité partagée par les migrants
Une condition de vulnérabilité partagée par les migrants ©Getty - Balogh David / EyeEm
Une condition de vulnérabilité partagée par les migrants ©Getty - Balogh David / EyeEm
Une condition de vulnérabilité partagée par les migrants ©Getty - Balogh David / EyeEm
Publicité

Comment s'opère le travail de production des individus désignés comme “vulnérables” par les politiques publiques étatiques et internationales ? N'est-il pas la conséquence de la naturalisation de la catégorie de vulnérabilité dans le social ?

Avec

  • Didier Fassin, anthropologue, sociologue, médecin, professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d’études à l’EHESS.
  • Guillaume Le Blanc, philosophe et écrivain français, et professeur de philosophie à l’Université de Paris, directeur du Laboratoire du Changement Social et Politique (LCSP) et membre du comité de rédaction de la revue Esprit.

La vulnérabilité n'est pas également partagée :

"Dans le mot "vulnérable", et dans la manière dont on le prend en compte, il y a une sorte de dialectique entre d'un côté, l'idée que nous sommes tous vulnérables parce que nous allons tous mourir, et de l'autre, l'idée que cette vulnérabilité est inégalement répartie. Par exemple, une famille afghane, qui arrive en France parce qu'elle a quitté son pays en raison de menaces de persécution par les talibans, est dans une vulnérabilité qui est bien plus grande qu'une famille française de classe moyenne. Parler de "vulnérabilité" en général conduit à effacer cette très grande inégalité qui existe. Il ne s'agit toutefois pas de nier la première, c'est-à-dire l'inégalité universelle qui est partagée. Mais il s'agit surtout de ne pas considérer que cette vulnérabilité est également partagée alors que c'est tout le contraire." Didier Fassin

De l'inégalité des vies :

"Il s'agit de penser ensemble les inégalités socio-économiques, ce qu'on appelle des classes sociales, et des discriminations qui sont ethno-raciales, non pas parce qu'on pense que les ethnies et les races existent, mais parce que des pratiques sociales conduisent à discriminer certains ou certaines par rapport à d'autres. Aux Etats-Unis, on a aujourd'hui des chiffres qui sont relativement solides et multiples, montrant qu'à une certaine catégorie socio-économique correspond des différences ethno-raciales qui affectent particulièrement les populations afro-américaines et les hispaniques. Si on faisait la même chose en France, il serait évident que l'on aurait, par rapport aux populations d'origine africaine, caribéenne ou arabe, des différences considérables liées à des discriminations qui se produisent tout au long de l'existence." Didier Fassin

Publicité

Prendre au sérieux les idées des personnes désignées comme "vulnérables" :

"J'essaie de faire des "reportages d'idées", conformément au mot de Foucault qu'il avait utilisé en 1979 à propos de la révolution iranienne. Foucault disait qu'il y avait "plus d'idées sur la terre que les intellectuels souvent ne l'imaginent." La première démarche à avoir est de prendre au sérieux les idées des gens, y compris les idées des personnes les plus considérées comme "pauvres", "démunies", "précaires", parce qu'on a trop souvent tendance à considérer que la vie précaire est une vie dépourvue d'intérêt, ou encore que la vie pauvre est une pauvre vie. Restituer les narrations des personnes est une des fonctions de la critique philosophique." Guillaume Le Blanc

La vulnérabilité est une construction linguistique :

"Ce qu'il y a de premier dans l'opération philosophique, c'est de nettoyer les catégories, de faire un usage ruminant des concepts utilisés. Par exemple, pour le terme de "vulnérable", avant de penser qu'il renvoie à un état de choses, il faut d'abord prendre conscience que c'est un jeu de langage, une construction linguistique que l'on pose sur les expériences. Le terme de "vulnérable" a lui-même une histoire." Guillaume Le Blanc

Bibliographie

Sons diffusés

  • Extrait de la leçon inaugurale prononcée par Didier Fassin le 16 janvier 2020 au Collège de France
  • Témoignages de migrants placés dans le Centre de rétention administrative de Mesnil-Amelot, archive du 10 mars 2019, HuffPost
  • Portrait sonore de Bernadette par Charlotte Perry, archive du 24 septembre 2022, “Des vies françaises”, épisode 1, France Inter

L'équipe