Site d'Urville : aux portes de la presqu'île de la Hague, la plage d’Urville-Nacqueville, découverte de vestiges d’un village celtique conservé dans le sable.
Site d'Urville : aux portes de la presqu'île de la Hague, la plage d’Urville-Nacqueville, découverte de vestiges d’un village celtique conservé dans le sable. - © Olivier Morin (Hague-Drone)
Site d'Urville : aux portes de la presqu'île de la Hague, la plage d’Urville-Nacqueville, découverte de vestiges d’un village celtique conservé dans le sable. - © Olivier Morin (Hague-Drone)
Site d'Urville : aux portes de la presqu'île de la Hague, la plage d’Urville-Nacqueville, découverte de vestiges d’un village celtique conservé dans le sable. - © Olivier Morin (Hague-Drone)
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Coincé entre terre et mer, l’estran, zone de balancement des marées en perpétuel mouvement, a trop longtemps été un espace délaissé par les archéologues. Face à la remontée des eaux marines et l’irrémédiable changement climatique, il est depuis peu l’objet de nouvelles recherches.

Avec
  • Anthony Lefort Archéologue à l'INRAP
  • Yvan Pailler Archéologue, responsable d’opération à l’Inrap
  • Cyril Marcigny Archéologue et protohistorien à l’Inrap.

Les côtes françaises sont en effet rongées, notamment durant les violentes tempêtes d'hiver entre atlantique et mer du nord. L’accélération de ces évènements extrêmes a donc un lourd impact sur les vestiges archéologiques des sociétés maritimes anciennes.

Cyril Marcigny "On est sur une batterie allemande qui est intéressante, non pas pour son histoire récente, mais parce qu'elle est maintenant effondrée sur la plage. Et c'est une démonstration parfaite de cette avancée de la mer sur la terre, avec cette érosion littorale qui est très, très forte puisque là, du coup, on sait que la côte a perdu 40 mètres en 75 ans !"

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Les Blockhaus du mur de l’Atlantique s’enfoncent peu à peu sous les flots.
Les Blockhaus du mur de l’Atlantique s’enfoncent peu à peu sous les flots.
- © V. Charpentier

Yvan Pailler "L'archéologie de l'estran et une archéologie un peu particulière parce qu'on est sur un milieu complètement mouvant. On va y retrouver deux types de vestiges. D'un côté, des vestiges stricto sensu marins, comme des épaves ou éventuellement des structures portuaires en lien vraiment avec la mer, également des pêcheries d'estran, c'est-à-dire des barrages pour piéger les poissons. Et puis, d'un autre côté, on va également retrouver des structures terrestres comme des sillons montrant qu'il y a eu de l'agriculture, parfois pour les périodes un peu plus récentes, pour l'âge du bronze, on peut retrouver des bouts de murs en pierre sèche. En fait, on a également sur l'estran, une archéologie terrestre."

Que pourrait révéler l’estran ? Au-delà des blockhaus du mur de l’Atlantique qui s’enfoncent peu à peu sous les flots, les grèves possèdent bien des vestiges anciens, des épaves de toutes époques venues mourir sur les plages, bien entendu, mais aussi des installations de sauniers comme de nombreuses pêcheries : 1 600 sites de pêcherie ont déjà été recensés par les archéologues entre les côtes charentaises et normandes.

Pour percevoir les recherches des archéologues, le magazine d’archéologie de France Culture se consacre à deux sites, l’un sur une île en Mer d’Iroise, Molène, l’autre sur les rives du Cotentin au travers d’un reportage à Urville-Nacqueville.

Vue aérienne de Beg ar Loued (Molène) - 2019
Vue aérienne de Beg ar Loued (Molène) - 2019
- © Marine nationale

Une communauté insulaire sur l’île de Molène il y a 4 000 ans

À la pointe de Beg ar Loued, sur un cap de l’île Molène, dix années de recherches ont permis de dégager des vestiges néolithiques et de l’âge du Bronze, vieux de 4000 ans : deux exceptionnelles maisons de pierre datées de l’âge du Bronze y ont été dégagées, au pied de l’estran. Ceux-ci ont donné lieu à une remarquable étude pluridisciplinaire, qui permet d’esquisser l’économie de la communauté ayant occupé les rivages de la mer d’Iroise. Celle-ci possède une économie à large spectre, mêlant élevage, culture et prédation, exploitant ainsi toutes les possibilités offertes par le milieu environnant. Ainsi, cette communauté sédentaire pêche du bar et de la daurade royale, collecte des patelles (coquillages), tandis que sont attestés de rares témoins de phoques (Halichoerus grypus) et de rorqual. Si les goélands argentés ne semblent pas consommés par ces communautés insulaires, il n'en est pas de même du macareux moine et du cormoran. Hormis bœufs et porcs, la particularité de Beg ar Loued, est une contribution inhabituelle des caprinés dans l’économie animale avec la mise en évidence d’une exploitation de leur lait.

Yvan Pailler "Je pense que quand on vit sur une île, il y a un côté autarcique. Il y a une société qui se développe sur cette île, et puis, l'île se retrouve un peu coupée du monde, par moments, notamment l'hiver, lors des grandes tempêtes. Jusqu'à une période récente, on ne prenait pas la mer, on était bloqué sur son île pendant l'hiver et c'était d'autant plus vrai au Néolithique ou à l'âge du bronze."

Vue aérienne du site de Beg ar Loued (Molène) - 2019 - Deux exceptionnelles maisons de pierre datées de l’âge du Bronze ainsi que des des vestiges néolithiques.
Vue aérienne du site de Beg ar Loued (Molène) - 2019 - Deux exceptionnelles maisons de pierre datées de l’âge du Bronze ainsi que des des vestiges néolithiques.
- © Marine nationale

Afin de mieux comprendre l’évolution globale de cet environnement insulaire, de nombreuses recherches ont été menées sur les variations du niveau marin (3,60 m plus bas qu’aujourd’hui) corrélées à l’étude du paysage végétal, de la géomorphologie, de la géologie.

Anthony Lefort "On est sur une plage, ce qui implique de fouiller justement en fonction du calendrier des marées. Dans l'année, on peut fouiller à peu près entre 10 et 15 jours consécutifs par campagne, [...] et on arrive à travailler sur des journées normales de 8 heures. [...] On cible uniquement les périodes où l'on a un coefficient (de marée) inférieur à 80, en tout cas sur ce site en particulier, ce qui nous permet de travailler à l'abri de la marée haute."

Chantier de fouilles sous le sable d'un village et sa nécropole des années 120-80 avant notre ère.
Chantier de fouilles sous le sable d'un village et sa nécropole des années 120-80 avant notre ère.
- © Anthony Lefort / Inrap

Anthony Lefort "C'est un site un peu particulier dans l'historiographie normande [...] qui était signalé déjà depuis le 19e siècle, pour la découverte de différents types d'objets de la fin de l'indépendance gauloise, comme en particulier, des objets atypiques et exotiques également pour la région, à savoir des amphores républicaines, par exemple, de la parure en verre ou en ambre. Autant de vestiges qui sont vraiment très rares dans la région."

Les gaulois sont sous la plage

Aux portes de la presqu'île de la Hague, la plage d’Urville-Nacqueville conserve en le sable de sa plage, les vestiges d’un village celtique tout à fait original. Les fouilles, organisées au gré des marées, ont révélé un village et sa nécropole des années 120 à 80 avant notre ère. Amphores vinaires italiennes, bracelets de lignite aux origines anglaises attestent la vocation commerciale du site. C’est aussi dans ces fouilles que des vestiges d’une baleine ont été dépecés. Grâce à des conditions d’enfouissement très privilégiées, quantité d’objets organiques, totalement absents des sites terrestres ont été découverts. Parmi eux, un exceptionnel « boomerang » ou bâton de jet, pièce unique en Gaule celtique, mais connu dans l’ancien monde notamment dans la tombe du pharaon Toutankhamon.

Bâton de jet (ou boomerang) découvert sur le site d'Urville-Nacqueville, pièce unique en Gaule celtique.
Bâton de jet (ou boomerang) découvert sur le site d'Urville-Nacqueville, pièce unique en Gaule celtique.
- © D. Geoffroy (Court-jus productions)

Anthony Lefort "Ce bout de bois, ça a été une très grosse surprise puisqu'il s'agit en l'occurrence d'un bâton de jet, plus communément, on va dire un boomerang, même si le boomerang est une sous-famille de cette grande famille des bâtons de jet, qui a la propriété de revenir en direction de son lanceur. [...] Ce n'est pas un boomerang à proprement parler, mais c'est une arme de chasse qui est universelle, que l'on retrouve sur tous les continents, à toutes les époques."

Nous parlons de tout cela avec trois spécialistes, Yvan Pailler, archéologue, responsable d’opération à l’INRAP Grand-Ouest, titulaire de la chaire ArMeRIE (Archéologie Maritime et Recherche Interdisplinaire Environnementale) à l'Université de Bretagne Occidentale (UBO), ainsi que Cyril Marcigny et Anthony Lefort, archéologues à l_'_Inrap (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives).   

Cyril Marcigny "Pendant trop longtemps, nous nous sommes contentés de ce que l'on sortait en archéologie préventive, ou en archéologie programmée à l'intérieur des terres. On a tous créé des modèles d'occupation du territoire à l'époque gauloise ou à toute époque, et on a un peu oublié cette partie maritime. Pourtant, dans une région où la mer est importante, les sites comme les ports, les sites à fonction économique pour la fabrication du sel, par exemple, [...] tous ces sites là, on les avait forcément en arrière-plan, mais on ne les utilisait pas dans nos modélisations territoriales."

Pour aller plus loin

L'équipe

Vincent Charpentier
Vincent Charpentier
Sandrine Chapron
Collaboration
Vanessa Nadjar
Réalisation