Fouille en cours des bouteillons au sein d’un dépotoir proche du camp, 2021
Fouille en cours des bouteillons au sein d’un dépotoir proche du camp, 2021 - © A. Vantillard
Fouille en cours des bouteillons au sein d’un dépotoir proche du camp, 2021 - © A. Vantillard
Fouille en cours des bouteillons au sein d’un dépotoir proche du camp, 2021 - © A. Vantillard
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"Le passé, avec toutes ses oppressions et ses injustices, est physiquement et socialement matérialisé dans le présent" (Myers & Moschenska, 2011). Plongée au cœur de l'unique camp de concentration de l’histoire de France contemporaine sur l’actuel territoire national, le Struthof, en Alsace.

Avec
  • Juliette Brangé Archéologue, directrice des opérations de la fouille du camp du Struthof

Parce que les témoins et les mémoires s’estompent, parce que l’histoire a aussi besoin de matérialité, le magazine de l’archéologie de France Culture ouvre un des dossiers les plus sombres de l’histoire de France contemporaine, celui du Struthof, unique camp de concentration nazi sur l’actuel territoire national, tout premier camp découvert par les forces alliées.

Juliette Brangé "Le Struthof, par rapport à d'autres camps, va avoir une histoire qui est assez longue, avant la guerre, puis ensuite après la guerre."

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Vue aérienne de la carrière, 2022
Vue aérienne de la carrière, 2022
- © A. Vantillard

Une archéologie en devenir

Longtemps dédaignés par la recherche et ses problématiques, les espaces concentrationnaires sont, depuis peu, largement investis par l’archéologie européenne, comme à travers le monde. Ainsi, on se souvient de la fouille du Club Atlantico, centre de torture au cœur de Buenos Aires, lié à partir de 1976, au coup d’État militaire argentin et témoignant d’une histoire toute différente de la propagande officielle véhiculée par cette tyrannie.

Toutefois, en France, l’archéologie s’avérait, sur cette thématique, totalement à la traîne, et ce n’est que sous l’impulsion de quelques chercheurs qu’elle rattrape aujourd’hui son retard.

Sondage le long du mur pignon de la forge, carrière du camp de Natzweiler-Struthof, 2022
Sondage le long du mur pignon de la forge, carrière du camp de Natzweiler-Struthof, 2022
- © A. Vantillard

Juliette Brangé "Le Stuthof a été le premier camp découvert dans l'ouest de l'Europe, mais n'a pas marqué les esprits, pour plusieurs raisons : [...] Quand Les FFI et la 103ᵉ division de l'armée américaine vont arriver le 25 novembre 1944 dans le camp, toutes les installations sont là, mais il n'y a ni gardien, ni déporté, ni corps. Une seconde raison, plus historiographique, est que le camp du Struthof a été un peu laissé de côté et ça peut aussi expliquer pourquoi il est moins connu. Enfin, la dernière raison, pourrait être une volonté d'oubli de ce camp, sur le territoire alsacien, qui est pourtant un des seuls sur le territoire français. Mais, par ailleurs, il a été très tôt un espace mémoriel."

Le camp de Natzweiler-Struthof

Ce camp, ouvert le 1er mai 1941 au lieu-dit "Struthof " sur le ban de la commune de Natzwiller, comportait 70 camps annexes répartis sur les deux rives du Rhin, soit sur les territoires français et allemands actuels. Sont présents, des Soviétiques, Polonais, Belges, Luxembourgeois, Norvégiens, Français, souvent résistants, mais aussi des juifs, Tziganes, témoins de Jéhovah, comme des apatrides et des homosexuels. 52 000 déportés sont passés entre 1941 et 1945 par le camp principal ou une de ses annexes. On estime le nombre de morts dans le complexe du KL Naztweiler autour de 22 000.

Halles de travail dans lesquelles les déportés démontaient des moteurs d’avions, carrière du camp, en 1944
Halles de travail dans lesquelles les déportés démontaient des moteurs d’avions, carrière du camp, en 1944
- © CERD

Le Struthof est un des camps de concentration au système de répression le plus dur. Ce sont tout d’abord des asociaux, prisonniers de droit commun et déportés politiques qui y sont enfermés. On y incarcère ensuite des déportés « NN », c’est-à-dire des résistants dont la capture se place dans le cadre du décret Nacht und Nebel, de 1941 et visant à anéantir l’opposition politique. Chaque type de prisonnier se distingue au triangle de couleur cousu sur sa chemise à côté de son numéro de matricule.

Le camp fut surtout un lieu d'exécutions : pour 107 résistants, mais aussi un lieu de toutes sortes d'atroces expériences. En avril 1943, les nazis installent, à l’extérieur du site, une chambre à gaz, pour tester une nouvelle arme chimique sur des déportés tsiganes :  le phosgène. À l’été de la même année, 86 juifs, issus d’Auschwitz, sont gazés afin de rejoindre la collection de squelettes d’un médecin, membre du parti nazi, le professeur d’anatomie August Hirt.

Exploitation du front de taille en cours au sein de la carrière du camp en 1942
Exploitation du front de taille en cours au sein de la carrière du camp en 1942
- © CERD

Juliette Brangé "La création du camp est ordonnée en mars 1941 et l'ouverture officielle est le 1ᵉʳ mai 1941. Les déportés ne vont pas arriver tout de suite parce qu'il faut s'imaginer que le camp du Struthof est au milieu des Vosges, à plus de 700 mètres d'altitude, donc en pleine montagne, et les seuls aménagements qu'il y a quand ils vont arriver, c'est une ferme-auberge avec sa salle des fêtes et une villa qui a été installée là par des Strasbourgeois qui viennent ici en vacances. C'est un espace touristique et agricole où il y a très peu d'accès et très peu de bâtiments. Donc, les premiers déportés qui arrivent du camp de Sachsenhausen, un convoi de 300 déportés entre le 21 et le 23 mai 1941, vont avoir pour tâche de tout construire."

Archéologie du Struthof

Découvert en 1940, le granite rose du Struthof est la raison première de l’implantation du camp en ce lieu. Il sera intensément extrait par les prisonniers dès 1941 cela, afin de contribuer à l’architecture monumentale nazie. L’exploitation de la carrière est par la suite reconvertie en centre de réparation de moteurs d’avions de la firme  Junkers. Les installations sont alors implantées dans des galeries creusées dans le granite, afin d’être protégées des raids aériens. Les archéologues en retrouvent aujourd’hui les traces au travers d’une forge et de maints petits objets ou éléments mécaniques (courroies, joints, rondelles métalliques, pièces tubulaires, fragments de tissus civils).

Plaque triangulaire en tôle émaillée avec le logo de l’entreprise Junkers pour laquelle les déportés démontaient des moteurs d’avions, trouvée en 2022
Plaque triangulaire en tôle émaillée avec le logo de l’entreprise Junkers pour laquelle les déportés démontaient des moteurs d’avions, trouvée en 2022
- © M. Landolt
À écouter ou réécouter : Retour au Struthof
53 min

Juliette Brangé "Sept bouteillons ont été retrouvés dans une fosse dépotoir juste à côté de la clôture du camp. Donc, ce sont de grosses gamelles métalliques qui peuvent se fermer avec un système de couvercle. [...] C'est assez haut et assez lourd et peut contenir vingt-cinq litres environ. Ils servaient à mettre la nourriture (de la soupe) pour les déportés. [...] Ils étaient remplis dans la cuisine, en haut du camp, puis ensuite chaque bouteillon appartenant à une baraque, les déportés devaient venir les chercher et les ramener jusqu'à leur baraque, ce qui était très compliqué le camp étant en pente, avec des terrasses et des volées d'escaliers."

Bouteillon découvert en 2021 : il comporte une petite plaque avec la mention de sa baraque d’origine : Block 10 Stube 1
Bouteillon découvert en 2021 : il comporte une petite plaque avec la mention de sa baraque d’origine : Block 10 Stube 1
- © J. Brangé

Le croisement des données provenant tout à la fois d’archives (photographies de la RAF, plans, documents administratifs) mais également de l’archéologie (prospections et fouilles) apporte aujourd’hui un éclairage nouveau à l’histoire de ce camp comme à celle des espaces concentrationnaires. Responsable des fouilles, qui viennent de s’achever voici quelques jours, Juliette Brangé, archéologue, a soutenu un master à l’Université de Strasbourg qui est une somme, trois épais volumes de quelque mille pages.

Elle y retrace ainsi l’évolution des lieux : la mise en place et le fonctionnement du camp nazi (1940-1944), le passage de la milice en septembre 1944, l’évacuation du camp et sa libération (1944), la mise en place d’un espace pénitentiaire (1944 -1949), enfin, le temps du souvenir et la création d’un espace mémoriel (1949 à nos jours).

Juliette Brangé "Après la libération du camp, ça va devenir d'abord un centre de rétention administrative pour des personnes accusées de collaboration, donc surtout des Alsaciens et Mosellans, mais aussi des civils allemands qui avaient été ramenés en Alsace et en Moselle pour servir de personnels administratifs. Ils seront enfermés là jusqu'en 1945, et donc vont s'y côtoyer à la fois des enfants, des personnes âgées, des femmes... A partir de 1945, ça va devenir un véritable centre pénitentiaire français, et l'on va y enfermer uniquement des jeunes gens qui, eux, pour le coup, sont accusés de collaboration, mais sont passés par un tribunal."

Pour aller plus loin

À écouter ou à réécouter : Le Struthof et les Alsaciens 1 (R)
28 min
À écouter ou à réécouter : Le Struthof et les Alsaciens 2 (R)
27 min