Les Gaulois contre l'état ?

Site de Bibracte (mont Beuvray, Nièvre), la capitale des Éduens
Site de Bibracte (mont Beuvray, Nièvre), la capitale des Éduens - © Bibracte
Site de Bibracte (mont Beuvray, Nièvre), la capitale des Éduens - © Bibracte
Site de Bibracte (mont Beuvray, Nièvre), la capitale des Éduens - © Bibracte
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Nos 35 000 communes sont les héritières directes des seigneuries médiévales, des paroisses de l’ancien régime, comme des limites des cités antiques. Mais pourrions-nous remonter au-delà ? Discussion avec Sophie Krausz, archéologue et spécialiste des systèmes politiques de l'Âge du bronze et du fer.

Avec
  • Sophie Krausz Archéologue, professeure de protohistoire européenne à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pierre Clastres affirmait, en 1974, qu’il n’existe pas de sociétés sans État, mais des sociétés contre l’État (cf. Clastres 1974, La société contre l'État). Dans les pas de l’immense anthropologue, le magazine de l’archéologie de France culture se penche sur les gaulois contre l’État, l’occasion d’aborder l’idéologie et la représentation du monde, qui conduisirent les gaulois vers certains systèmes politiques au détriment d’autres, comme de percevoir les territoires des peuples de cette gaule encore indépendante.

Portrait d’un Gaulois, découvert à Levroux (Indre) hauteur = 9,2 cm
Portrait d’un Gaulois, découvert à Levroux (Indre) hauteur = 9,2 cm
- © Collection musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun. Photographie, François Lauginie

Sophie Krausz "Le premier à nous parler des territoires gaulois, c'est bien sûr Jules César dans son ouvrage sur la guerre des Gaules, qui a été un best-seller à Rome quand il est sorti. C'est un ouvrage dans lequel il raconte ses campagnes militaires, et, ce livre, divisé en huit grands chapitres commence par une description de la Gaule, qui nous dit que la Gaule est divisée en trois parties, la Belgique, la Celtique et l'Aquitaine. Dans cet ouvrage, il décrit les populations qui vivent dans des territoires que nous appelons aujourd'hui des tribus. [...] En mettant bout à bout toutes ces informations, on parvient à reconstituer environ 60 peuples différents, une soixantaine de territoires gaulois plus ou moins grands."

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La gaule indépendante et ses territoires

Voici peu, se tenait au Sénat - c’est à dire au cœur de l’État - un colloque autour de la fabrique des territoires de la France… On le sait, nos 35.000 communes sont les héritières directes des seigneuries médiévales, des paroisses de l’ancien régime, comme des limites des cités antiques. Mais, pour autant, pourrions-nous remonter au-delà, percevoir dans la création de ces espaces politiques, des temps encore plus anciens, celui des celtes et des gaulois du premier millénaire avant notre ère ?

À écouter ou à réécouter : Tout ça n’vaut pas une fouille à Mediolanum
Carbone 14, le magazine de l'archéologie
30 min

Sophie Krausz "Les noms des tribus gauloises que César cite subsistent encore aujourd'hui, comme les Bituriges pour le Berry, les Arvernes pour l'Auvergne, les Parisis pour la région de Paris. [...] Ces populations ont subsisté à l'époque romaine, et leur trace était toujours là à l'époque médiévale."

[31.5]

Carte du phénomène « princier » du Premier âge du Fer dans la zone nord-alpine
Carte du phénomène « princier » du Premier âge du Fer dans la zone nord-alpine
- © Patrice Brun et Bruno Chaume (2013)

Légendes : Zone grise : « berceau » du phénomène ; étoile rouge : centre princier attesté ou probable ; étoile bleue : centre princier possible ; cercle vert : important établissement artisanal ; cercle jaune : tombe à importation grecque ou étrusque ; tiretés : limite du complexe culturel nord-alpin aux VIe et Ve siècles av. J. C.

Sophie Krausz "Les archéologues utilisent beaucoup les limites des diocèses médiévaux, qui sont des limites administratives, religieuses et qui ont la réputation d'être calquées sur les frontières de ces anciens territoires gaulois. Donc, les territoires gaulois sont toujours là, d'une façon ou d'une autre, dans nos paysages, dans nos limites de communes, de départements ou de régions."

Vix, Lavau, sociétés vers l’État ? sans l’État ou contre l’État ?

Au cours ou à la fin de la Protohistoire, l’État apparait en Mésopotamie, en Égypte, dans le monde Égéen, en Asie Mineure et à Rome. Nous tentons de montrer avec l'invitée Sophie Krausz, qu'il existe, peut-être, une évolution de l’idéologie de l'État au sein des sociétés gauloises. Alors même que ces sociétés fréquentent très tôt les États grec et romain, il semble qu'elles n'aient pas été séduites par ce système politique. Ainsi, au cours du premier puis du second âge du Fer, les Gaulois conservent fermement leurs identités politiques et font leurs propres choix quant à l'urbanisation et à l'État.

Au VIe siècle avant notre ère, un système princier se met en place (sites de Vix, de Lavau). Cette tentative de changement politique vers l’État entraîne l’apparition éphémère de formes urbaines mais il ne s’agit là que d’une brève tentative, une expérience violente, qui n’a pas su se maintenir dans le temps. La société contre l’État aurait-elle été plus forte que le pouvoir des élites ? Probablement ! Puisqu’aucune forme étatique ne réapparait en Europe continentale et notamment en Gaule, avant le IIIe avant notre ère….

Carte des phénomènes princiers en Europe (VIIIe-Ve s. av. J .-C.)
Carte des phénomènes princiers en Europe (VIIIe-Ve s. av. J .-C.)
- © Patrice Brun 1999

Sophie Krausz "Il y a eu des travaux tout à fait remarquables des anthropologue fonctionnalistes anglais, au début du XXᵉ siècle, qui ont montré que l'État n'était pas la forme suprême ou la forme idéalisée dans toutes les civilisations, et qu'il existaient, dans certaines civilisations, certaines cultures, des formes politiques extrêmement élaborées et puissantes, qui pouvaient durer pendant des siècles, voire des millénaires, et qui n'étaient pas la forme étatique."

À écouter ou à réécouter : Vix et le phénomène princier
Carbone 14, le magazine de l'archéologie
28 min
À écouter ou à réécouter : Vix à tout prix
Carbone 14, le magazine de l'archéologie
28 min

Sophie Krausz "C'est l'archéologie qui, aujourd'hui, très probablement, détient le plus grand nombre de données, la plus grande documentation sur les populations gauloises et même plus largement sur les populations celtiques européennes. On détient des textes dont les plus anciens remontent au Vᵉ siècle avant Jésus-Christ. [...] Ils constituent des sources, des jalons pour reconstituer l'histoire, pour donner aussi une structure à l'archéologie et replacer les éléments archéologiques sur une trame historique. [...] Mais c'est vrai qu'aujourd'hui les données archéologiques sont beaucoup plus nombreuses que les données textuelles."

Pour aller plus loin

Références citées

À écouter ou à réécouter : Les Gaulois à l’œil nu
Carbone 14, le magazine de l'archéologie
27 min

Bibliographie choisie

  • Brun P. 1999 : La genèse de l’État : les apports de l’archéologie, in Ruby P. (dir.), Les princes de la Protohistoire et l’émergence de l’État, Actes de la table ronde internationale organisée par le Centre Jean Bérard et l’École française de Rome, Naples, 27-29 octobre 1994, Napoli-Roma, Centre Jean Bérard-EFR (coll. Centre Jean Bérard 17/EFR 252), p. 31-42.
  • Brun P., Chaume B. 2013 : Une éphémère tentative d’urbanisation en Europe centre-occidentale durant les VIe et Ve siècles av. J.-C. ?, Bulletin de la Société Préhistorique Française, 110-2, p. 319-349.
  • Fichtl S. 2004 : Les peuples gaulois : IIIe-Ier siècles av. J.-C., Paris, Errance.
  • Clastres P. 1974 : La société contre l’Etat, Paris, Les éditions de Minuit.
  • Krausz S. 2016 : Des premières communautés paysannes à la naissance de l’État dans le Centre de la France 5000-50 a.C, Pessac, Ausonius Éditions (coll. Scripta antiqua, 86).
  • Krausz S. 2020 : Les Gaulois contre l’État, Études Celtiques, 46, p. 7-26.
  • Krausz S. 2022 : The Gauls against the State, in Morrison. W. (ed.) Challenging preconceptions : essays in honour of Professor John Collis., Oxford, p. 41-48.
  • La Guerre des Gaules, César, (traduction L.-A. Constans 1926), Les Belles Lettres, Paris.

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