Une manière de "faire du lien"
Une manière de "faire du lien"
Une manière de "faire du lien" ©Getty - CSA Images
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Résumé

Nouvelle injonction "sociale", pourquoi vouloir "faire du lien", ce n'est pas en faire.

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Faites-vous du lien ? Je ne sais pas vous, mais moi, depuis quelques temps, j’ai tendance à beaucoup entendre ou lire cette expression, à défaut de l’appliquer. Autant "tisser des liens", "créer des liens", on connaissait déjà, dans le genre expressions banales voire urticantes, mais faire du lien…? pourquoi, comment ?

Comment est-on passé des verbes “tisser” ou “créer” au verbe ultra polyvalent “faire” et du pluriel “des liens” à un énigmatique “du lien”, car c’est bien la question : c’est quoi du lien ? le lien ? et comment on en fait du lien ? mais d’abord, ça veut dire quoi ?

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Au fond, on a tous une petite idée : quand la mission d’un service, public, d’un média, d’un programme, d’une réunion, d’une activité, c’est de faire du lien, c’est bien… de littéralement faire du lien, autrement dit établir un contact qui, jusque-là, pouvait manquer, faisait cruellement défaut ou était cassé.

Certes, les mots de “fracture”, “repli”, “isolement”, “confinement”, “distanciation” relèvent désormais du vocabulaire courant, mais faire du lien est-il forcément le remède ?

"Plus le lien social"...

Déjà, la 1ère critique qu’on peut pointer dans ce genre d’expression, c’est qu’elle n’est qu’une expression, soit un ensemble de mots et que si les mots étaient la solution à tout, ça se saurait. Autrement dit, le risque, plutôt que la critique qu’on peut faire, c’est celui du vœu pieux.

Mais ce serait presque incorrect de dire ça, car il ne s’agit pas d’un vœu pieux, de vouloir faire du lien, ce n’est pas illusoire ni irréalisable, disons que c’est plutôt vide. Car pourquoi vouloir faire du lien au lieu d’en faire directement ?

Dans le Contrat Social, Jean-Jacques Rousseau, dont le propos porte sur la constitution de ce lien social censé fonder la démocratie, note que :

Plus le lien social s’étend, plus il se relâche.

Manière de dire que, paradoxalement, le lien pour être fort, doit être serré.

Manière aussi de dire que ça ne vaut peut-être pas la peine de vouloir du lien social à tout prix, partout, tout le temps, que ce n’est pas tant la quantité mais la qualité qui prévaut, et ça, même dans le domaine de “faire du lien”.

Car c’est bien le paradoxe de cette expression : non pas qu’elle ne soit qu’un ensemble de mots non performatifs, mais qu’elle soit une expression qui empêche précisément de faire ce qu’elle enjoint de faire.

Par exemple, lors de cette réunion à laquelle j’ai assisté, réunion de type managériale, j’en ai fait le constat : en nous réunissant, en faisant donc objectivement du lien, mais à parler pourtant de comment faire du lien, nous étions en train d’invalider de ce qui était en train de se produire…

Envie d'avoir envie

Avoir envie de faire du lien, d’être en contact avec les autres, d’entrer en relation et même peut-être de fonder une communauté, un collectif… tout en révélant dans le même temps qu’il ne s’agit que d’une envie, et pas forcément d’un programme.

Comme le dit la chanson, on a envie d’avoir envie… mais rien d’autre non plus. Et c’est là où on en revient à cette idée de “vœu” car le problème, ce n’est pas tant l’expression “faire du lien” qui est aussi vague que le protocole sanitaire “école ouverte” que le fait qu’il ne s’agisse que d’un vœu.

Ou d’un souhait, soit par définition, ce désir de voir une chose se réaliser sans pour autant avoir recours à sa volonté. Ou pire, en y mettant du sien, en y croyant de toutes ses forces, en priant, en s’indignant, en y voyant la solution, en en parlant encore et encore…

Et c’est bien le drame d’ailleurs : plus on y met du cœur, plus on y croit, plus on en fait un vœu… même pas pieux.

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