Un débat d'entre-deux-tours est-il un motif de rupture ?

Dispute d'entre-deux-tours
Dispute d'entre-deux-tours ©Getty - RyanJLane
Dispute d'entre-deux-tours ©Getty - RyanJLane
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Et en particulier de rupture amicale ?

Je tiens à dire que quand j’ai écrit cette chronique, le débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen n’avait pas encore eu lieu. Je vais donc vous faire part ici, et rétrospectivement, de mes questions qui ont surgi avant ce visionnage. Visionnage qui a eu lieu chez moi, entre amis. Bref, je me lance. 

Mercredi 20 avril, 15h, soit 6 heures avant le débat. Les articles se multiplient, les témoignages affluent : pourquoi faire barrage à Le Pen, pourquoi certains sont tentés par le vote extrême-droite. Pour ma part, les textos s’accumulent : on arrive à quelle heure chez toi, j’apporte des bières, prépare les chips, je suis surexcité. 

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Car oui, mes amis, avant d’être des électeurs, sont des téléspectateurs, et si je puis dire, façon Raymond Aron, des téléspectateurs engagés. Les conditions doivent donc être réunies… pour permettre à la fois un visionnage de qualité (son, image, nourriture) mais également et en surimpression, un débat entre nous. 

Et c’est là que mes questions sont apparues : pourquoi avoir pris le risque d'organiser cet événement chez moi ? 

L'amitié et l'identité

Et si mes ami.e.s que je croyais connaître se révélaient face à ce débat de 2nd tour ? Le covid avait déjà mis à mal nos relations : antivax, hygiénistes, je m’en-foutiste, blasés, complotistes, et j’en passe. Mais allait-on franchir un pas de plus dans le pire ? 

Et quand je dis le pire, je dis ça autant d’un point de vue politique qu’amical. Car oui, mes craintes concernaient bien l’amitié, que je pensais, naïve que j’étais hier encore à 15h10, comme un absolu : 

"La parfaite amitié est celle des hommes bons et semblables en vertu. Chacun veut du bien à l'autre pour ce qu'il est, pour sa bonté essentielle. Chacun a du plaisir à se voir soi-même agir, comme à contempler l'autre, puisque l'autre est identique, ou du moins semblable à soi.”

Si je demandais à chacun d’entre vous de définir l’amitié, vous auriez, j’en suis sûre, la même réponse qu’Aristote.
Ok, vous ne parleriez peut-être pas de vertu, mais cette idée reviendrait sans doute : l’amitié, c’est ce qui réunit deux personnes… qui se ressemblent, ont des valeurs communes, voire identiques. 

Et qui les réunit, même quand, au départ, elles ne sont pas identiques, malgré leurs différences. Car, et c’est tout le paradoxe de l’amitié, elle ne réunit pas tant ceux qui se ressemblent, elle fait se ressembler ceux qu’elle réunit. 

Mais jusqu’où ? C’était bien ma crainte avant ce fameux débat : j’imaginais que réunie dans la même pièce que mes amis, quelque chose pourrait néanmoins briser cette si belle union : un ami qui balancerait un “Marine, elle a quand même un côté socialiste” ou un autre qui oserait un “Le Pen/Macron, c’est du pareil au même”. 

Parce que non, c’est quand même pas du pareil au même… Comment l’amitié aussi belle et forte et absolue soit-elle, générée et générant une identité, peut-elle donc générer et dans le même temps une rupture ? 

Rupture d'une harmonie éternelle

A quel moment se produit la rupture ? Si l’amitié consiste à vouloir le bien de l’autre, pourquoi s’arrêterait-elle ? Ne veut-on pas le bien d’un ami qui tourne mal ? 

Et si l’amitié consiste à se contempler soi-même, est-ce qu’on aimerait pas être sauvé ? Et si, enfin, l’amitié échoue à nous réunir, était-ce vraiment de l’amitié ? 

Mais le problème de l’amitié, c’est qu’on attend qu’elle soit “parfaite”, pour reprendre le mot d’Aristote. En fait (et ça m’a aidé de me le dire durant la soirée), le problème dans l’amitié, ce ne sont pas mes amis, c’est moi-même et mes illusions d’une harmonie éternelle.