Chaussettes
Chaussettes ©Getty - David Malan
Chaussettes ©Getty - David Malan
Chaussettes ©Getty - David Malan
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Et toutes ces choses faites à moitié.

Vous la voyez cette chaussette ? Seule, abandonnée ? Je dis chaussette mais ça peut être un slip aussi, un t-shirt, peu importe… le fait est que ce vêtement est sale et qu’il n’est pas dans son lieu dédié, mais juste à côté. Pourquoi ? Pourquoi la personne qui a porté ce vêtement ne l’a pas mis dedans ? 

Mais surtout, pourquoi a-t-elle fait l’effort de commencer à le mettre dans la zone linge sale, mais s’est-elle arrêtée en si bon chemin ? A-t-elle eu une urgence ? l’esprit d’escalier ? un gros coup de fatigue ? ou eu la conviction que quelqu’un d’autre le ferait bien pour elle ? 

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Ou peut-être, est-ce alors le goût de l’inachevé ? Eh bien, peut-être un peu de tout ça… l’explication n’est d’ailleurs pas seulement contextuelle ou psychologique. Et ne s’arrête d’ailleurs jamais qu’à une chaussette. 

Il existe, de fait, des moments où on ne fait les choses qu’à moitié. Et voici qu’on les laisse incomplètes, inachevées. Presque faites. Et tout est dans ce “presque”. Ou dans ce “à moitié”. 

"S'efforcer de" ET "chercher à"

Pourquoi on en vient à faire ça, ou plutôt à moitié faire ça ? Et pourquoi faire presque ça plutôt que rien ou plutôt que tout ? Qu’y a-t-il de satisfaisant, ou du moins, de suffisant dans un geste à moitié accompli ? 

Car c’est bien le paradoxe du geste à moitié accompli, du presque-geste : pas qu’on ne soit pas allé jusqu’au bout, mais qu’on ait, malgré tout, commencé à l’accomplir…
Qu’on n’ait pas renoncé avant (en balançant sa chaussette n’importe où, par exemple) mais qu’on ait quand même fait un effort, un début d’effort, un tout petit effort. 

Dans son Ethique, Spinoza nous dit : “Toute chose s'efforce — autant qu'il est en son pouvoir — de persévérer dans son être. Et l'effort par lequel toute chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien d'autre que l'essence de cette chose.” 

Alors, évidemment, le lien entre le fait de persévérer dans son être (appelé aussi conatus si on veut s’y croire) et celui de ranger son linge sale, n’est pas évident. Mais il y a un terme intéressant ici pour notre sujet : “s’efforcer”. 

On a souvent confondu le verbe “s’efforcer” chez Spinoza avec le verbe “chercher”, entendant “toute chose cherche à persévérer dans son être”, comme s’il s’agissait du but ultime de chaque chose. 

Or, Spinoza ne nous dit pas : qu’on cherche à persévérer mais qu’on s’efforce de le faire. Insistant ainsi sur l’idée de force et de puissance, et non de but ou d’objectif à atteindre. 

Ne dites plus "fais un effort"

Ce qu’on voit dans ces gestes, c'est ce qui leur manque. Ce qu’ils n’ont pas atteint : leur but, leur objectif. Le panier à linge sale. On se dit “allez, encore un effort pour être parfaitement propre”, sans penser que ce qui compte c’est moins le résultat que la puissance en jeu. 

Alors, bien sûr, ce qui compte, c’est aussi le résultat (je ne vais pas non plus fournir des arguments aux énormes flemmards qui se contentent de mal viser et nous narguent avec leur linge sale)...
Mais ces énormes flemmards nous révèlent le problème : pas celui du non-effort, mais justement celui de l’effort. 

Pourquoi devrait-il atteindre un objectif ? Pourquoi devrait-il s’accomplir ? s’achever pleinement et positivement ? L’effort, et c’est donc son problème, n’a pas de fin, il n’est que puissance en continu. 

C’est d’ailleurs pour ça qu’on déteste en faire : faire un effort, c’est en fait faire des efforts. Plusieurs et tout le temps. Ne dites donc plus “fais un effort”, mais “fais-le” tout court. Ca évitera des malentendus.